Georges « Jo » Benedetto

Sur une idée de Pascale – un focus sur des acteurs et personnages qui ont été des piliers du Théâtre des Carmes –

et pour commencer, il y a Jo, Georges Benedetto,

En conserve, une bande-son du 4 mai 1978  de Géronimo (dernière représentation) que j’écoute toujours avec un rare plaisir.

J’ai bricolé un petit montage Géronimo ( pièce intégrale, 1h40) revisité avec 10 photos qui me restaient et d’autres exhumées par Christian Segurens, plus un prologue ad-hoc d’André écrit plus tard en 1998,
il y aura peut-être une séance publique d’écoute sonore de la pièce sur la scène vide du Théâtre des Carmes en 2017….

Ici La bande-son-vidéo de Géronimo

 

et aussi le texte en occitan « San Jorgi Roc », écrit et joué par André après la mort de Jo, en 1997-1998, pour lequel j’ai aussi fait un montage revisité (texte intégral, 40mn+10mn) avec des photos pêle-mêle de Jo dans ses 23 ou 24 participations à des pièces de la Compagnie, plus le prologue écrit pour l’occasion en 1998 et dans lequel André précise les contours de sa relation à la langue Occitane,

Ici La bande-son-vidéo de San Jorgi Roc

 

et pour mémoire…

Dans les années 68, j’ai croisé Jo un petit matin d’hiver avec ses potes dans un bar près des Carmes, lui avec ses colleurs et colleuses d’affiches, et nous, les situ-gauchistes, au bout d’une nuit de dérive, à détourner et calciner d’autres affiches…C’était notre première rencontre en dehors du théâtre. Il avait à cette heure embuée encore l’énergie pour essayer de nous convertir à la ligne des masses en regrettant la main de fer du camarade Joseph Djougachvili… Cette outrance pagnolo-stalinienne m’intrigait sans convaincre, mais je la trouvais bien plus séduisante que la litanie de contritions penaudes en vogue.
Alors, à bout de convictions, l’argument indépassable lui apparut: Il était et serait toujours prêt, me dit-il, à payer de sa personne et de ses « sentiments » pour obtenir d’une femme qu’elle prît, exténuée, la carte du Parti et finisse par adhérer…(le ton original était plus leste!)
Le jour se levait. Ses copines militantes avaient du rose aux joues et des étoiles dans les yeux.
Il avait la mauvaise foi grandiose d’un toréador, mais sa présence était naturellement protectrice. On a beaucoup rigolé ensemble par la suite.

En 1998, j’ai proposé à André d’aller enregistrer « San Jorgi Roc » dans les bois. On a pris la petite fiat bleu turquoise, on a cherché et trouvé, au dessus de Tavel, une lisière devant quelques pins oubliés séparés par une bande de terre retournée, parsemée d’éclats de pierre. On s’est tanqués là. J’avais bricolé une perche stéréo qui ressemblait aux cornes en bois qu’on utilise dans les écoles taurines pour remplacer le toro. Pas un souffle de vent, pas un oiseau, nul témoin, un silence de page blanche. André à débité son poème sans interruption pendant quarante minutes les pieds dans la caillasse, et je n’ai pas bougé d’un pouce non plus, les bras tendus. Etrange face à face.
La cérémonie terminée, de retour au théâtre, aucune parole pas le moindre commentaire durant le trajet. On eût dit que nous venions de commettre un acte fatal épouvantable.

La situation s’est éclaircie depuis. Mon projet d’aller gueuler le poème dans la forêt n’était pas innocent, cela avait à voir avec la lycanthropie et les hurlements de loup dont André m’avait instruit quelquefois. Dans le texte en Occitan, utilisé comme proto-langue matricielle, il invoque et appelle le frère sans cesse pour qu’il parle encore de vive voix, « oun te sies..oun te sies », et comme dans la pièce Xerxès, mais c’est du théâtre, l’invocation de Darius aboutit à le res-susciter et il parle. Là, nous étions sortis du théâtre, de ses codes, et nous jouions avec des sortilèges qui sont plutôt le lot des mages. Jo s’est sans doute incarné ici d’une manière ou d’une autre, au delà de toute attente, et la garrigue de terre rouge dans laquelle nous étions plantés n’y est pas étrangère. Pour André, il ne pouvait y avoir de témoin à ces intravagances et dès lors, entre nous, un pacte de silence enveloppa tranquillement la scène.
Quelques jours plus tard, il ajouta à ma demande un prologue pour le C.D.  Géronimo/San Jorgi Roc, avec la même économie de moyens et de mots.
Parfois je revois aussi ce tableau comme une variante de l’Angélus de Millet, entre mecs et sans la brouette, mais avec l’interprétation analytique qu’en fait Salvador Dali dans un bouquin rigolo qu’on trouve encore en Espagne.

Vingt ans après, le pacte s’est évaporé, et cette évocation est peut-être le dernier stratagème pour les entendre encore, le grand frère et le petit frère, mais inouïs.

JMP