IL Y A DES TOURISTES QUI CUEILLENT NOS LAVANDES

 

Tout change avec le temps, les villes aussi bien que les gens. Par exemple, Henry Miller a fait un jour le recensement de toutes les pissotières d'Avignon, du fond de Champfleury au pied du Palais des Papes, en passant par la rue de la République. Il y en avait partout. Et peu à peu, elles ont toutes disparu. Et bien des choses ont disparu, sans parler de tous les gens au jour le jour. Il y a longtemps déjà le quartier de la Balance a été raclé jusqu'à l'os et vidé de ses petits peuples, expédiés vers les banlieues lointaines. Le Monument du Centenaire, remplacé par un manège, a quitté la Place de l'Horloge pour monter la garde aux allées de l'Oulle. Et la statue de Crillon a quitté la Place du Palais. Plus récemment les barres de Champfleury et puis le stupéfiant Guillaume Apollinaire de la Rocade, ont été explosés. On a perdu le Centre National du Théâtre. Quant au Rhône aujourd'hui transformé en lac, on se souvient qu'il fut un torrent et que l'été 68, il nous fit une nuit une crue si violente, qu'il emporta la scène montée sur une petite île devant le Pont St-Bénézet, où devaient des danseurs danser, lors de l'aïoli géant organisé pour fêter le départ du Living Theatre. Mais dans le même temps, on voit d'autres choses apparaître. Les plots le long des trottoirs, ou les bateaux le long du fleuve, qui avaient complètement disparu, qui sont de plus en plus nombreux. Les petits des particuliers, et les gros pour emporter des centaines de touristes, de nuit comme de jour! Et puis la navette fluviale. Mais ce qu'on voit proliférer de plus étrange sur les murs de la ville, naevi bruns, métastases d'un mal inconnu, ce sont des peintures de personnages qui pendant quelques nuits ont hanté la Cour d'Honneur, et qui apparaissent comme autant de fenêtres ouvertes sur des huis-clos saint-sulpiciens. Par contre les remparts, eux, ne bougent pas, sauf quelques poternes percées ici et là, quelques pelouses, les remparts qui nous permettent ici au moins de distinguer vraiment l'intra et l'extra-muros, le centre et la ban-lieue. Les remparts qui, plus qu'une frontière, sont un nouveau concept. Il y a ainsi des Av., des gens que je connais, qui se demandent s'il y a un monde à l'extérieur des remparts, et même quelques uns qui sont convaincus que non, tellement ils se sentent bien, et à l'abri. Récemment on a vu apparaître le Garde du Palais en habit du quatorzième siècle, le chapeau à plume sur la tête et la pertuisane à la main, et là soudain on a senti qu'on entrait dans une nouvelle époque sous le signe définitif du patrimoine. Car avant tout d'abord, il reste le Palais. Il reste là, célébré et magnifié. Il reste le cœur même de la cité, comme référence suprême, comme arbitre des élégances, comme le chef d'orchestre de la transformation. Je ne saisis peut-être que quelques apparences en me promenant dans mes souvenirs, dans mes réserves d'images, je constate. Mais jusqu'à quel point suis-je dans cette ville? Comment la connaître si je suis en plein de-dans? Ou si je suis en plein dehors? Entre deux eaux, voilà, et ni dans tous les lieux, ni dans tous les milieux. Mais les intérieurs percent les murs et se montrent. On voit des choses très secrètes. Il y a quelques années, un conservateur eut l'idée d'ouvrir les portes du Palais et de permettre à tous les Av. le passage à travers la Cour. Mais ça ne dura pas et elles furent refermées. Ce devait être contraire à toutes les règles. Car alors adieu peut-être tous les mystères, les réserves de froid et de fantômes séculaires, les miasmes et les mauvaises consciences au fond des vieilles pierres. Mais qui donc décide des règles? Les villes changent, elles deviennent peut-être ce qu'elles doivent être mais selon quels critères. Qui donc décide de la forme et du plan de travail? Qui inspire? Qui est le maître d'œuvre? Qui suscite, qui orchestre les changements? Qui donne tous les ordres? Est-ce le Palais, qui occupe tous les esprits? Petit insecte prêt à l'envol, le Pont c'est rigolo. Mais le Palais c'est du sérieux… du colossal. La ville se transforme, s'exprime, s'exhibe, s'affuble et s'affable pour devenir ce qu'elle doit être, en fonction de certains besoins. Elle est parcourue par ses agents, couturières, maçons, visionnaires, planificateurs, conseillers et quantités d'autres qui ne se concertent pas forcément. Des forces sont à l'œuvre de mille manières, tirent à hue et à dia, des choix se font, des mémoires en viennent aux mains. Et, façon de parler, ça avance! Un lifting permanent. Et tandis que ça se pare et que ça se technologise, que tout ça se passe, qui travaille et qui se réalise pour mieux vendre sans doute, la vie continue comme avant, avec ses humains tous plus intéressants les uns que les autres, hantant les marchés, les bistrots, les lieux de loisirs. Et c'est dans ce quotidien-là qu'on a le plus l'impression d'être sur une autre planète, la vie. Il est loin le temps de l'industrialisation, où un illuminé suggérait de faire arriver le train sur les remparts. Aujourd'hui tout au sud, le train plonge dans un no man's land et se pose près d'un paquebot renversé la quille en l'air. Et alors tu te demandes si les Av. ne sont pas les anciens naufragés de ce vaisseau du futur, réfugiés sur une île déserte....

 

 

FAUT-IL TUER L'AIGLE?

 

Hier soir au Théâtre des Carmes, selon une liturgie de Liliane Fendler-Bussi, dans une structure et matières d'Anne Latour, Annick Giordano dans une chambre posée au milieu de l'espace, jouait la Cérémonie, ou les dévotions de Françoise d'Aubigné, veuve Scarron, marquise de Maintenon. On entendait la pluie tomber, le magnétophone claquer à chaque ar-rêt. On voyait par les vasistas dans le toit frémir les éclairs bleus de l'orage et par la lucarne du poêle à mazout se tortiller les flammes jaunes. Et tout cela autour, pour moi, ces bruits et ces lueurs, ces sons et ces images, accen-tuait encore la solitude de cette femme confite dans sa triste situation et dans sa chambre, accentuait le caractère isolé et insolite de cet élément sous nos yeux, ce morceau d'un autre univers à contempler déposé là comme un caillou sur la lune. Le monde entier, le cosmos, vaquait à ses occupations, comme elle aux siennes. Or voilà que cela pose problème à quelques uns. Et vous allez voir que c'est un problème sérieux que cela pose aussi et surtout aux autres, par contrecoup. Vilar disait un jour… Je veux dire qu'il me semble avoir entendu dire un jour à Vilar: " Cet aigle par exemple, qui viendrait planer au-dessus de Prométhée enchaîné, cet aigle non prévu dans la mise en scène, ça me gênerait. Car il n'aurait rien à faire là, à ce moment-là, dans cette mise en scène! " Et peut-être a-t-il ajouté: " Je vous demande un peu. Le théâtre c'est du sérieux, c'est du prévu au quart de poil. " Il refusait l'imprévu et l'anecdotique. En d'autres temps -et il faut aussi considérer qu'il y a dans notre temps-même des temps qui sont aussi autres, qu'il y a d'autres temps aujourd'hui-même et dans ce temps- en d'autres temps donc, les spectateurs, et le metteur en scène en premier, auraient vu dans le passage de cet aigle, un signe fort et plein de sens. Car ces hasards objectifs qui ne peuvent se provoquer mais qui sont provoqués -par dieu sait qui et dieu sait pourquoi- nous viennent de très loin pour dire quelque chose. Ils apparaissent soudain dans une masse d'autres qui nous restent invisibles. Faut-il s'en priver? Faut-il tuer l'aigle quand on le voit? Faut-il tout faire pour empêcher l'aigle d'arriver jusqu'à nous, ou nous avec tout notre tralala d'arriver jusqu'à lui? Quelques uns qui sont nombreux pensent que oui. Oui qu'il faut empêcher, de toute façon, tenir en mains, canaliser. C'est même la tendance principale qui a le pouvoir en art, car il y a un pouvoir en art, mais c'est un autre débat. Ils veulent simplement éliminer le monde entier, faire un grand trou béant pour y mettre une œuvre dite d'art, et qu'on puisse la voir telle qu'en elle-même, l'apprécier et s'esbaudir dans les meilleurs conditions. Ils ont des exigences, eux. Ils savent ce qu'ils veulent. Faire le noir, le désert, le silence, complets, pour pouvoir installer la création comme suspendue dans le vide, dans l'espace, dans le temp. Mais alors au théâtre, que faire avec les raclement de gorges et de pieds, le crisse-ment des vêtements, le souffle des respirations -merde il y a du souffle!- tous les frémissements, claquements, toussotements, gargouillis, chuchote-ments, craquements, éternuements, etc… Que faut-il en faire? Mais revenons au Théâtre des Carmes! Quelqu'un hier soir me faisait remarquer qu'on voyait les lueurs du poêle et qu'il faudrait peut-être penser à mettre un paravent… Ah ça alors, me suis-le soudain exclamé et dit à moi-même: " Voilà bien douze ou quinze ans qu'on utilise des poêles à hublot, par nécessité, et nous ne nous étions pas encore aperçus que les flammes se voyaient de la salle, non seulement quand il fait noir mais aussi en pleine lumière. Quelle cécité, je l'avoue. Heureusement qu'il y a comme ça des gens qui arrivent et qui nous font remarquer ces défauts aveuglants car sinon, nous aurions continué long-temps à faire des signaux de fumée en croyant faire du théâtre. Mais trêve de perte de temps pour plaisanter quand on n'en a pas envie à force d'en perdre pour rien avec tous ceux qui savent tout, je connais un théâtre où rè-gnent le noir et le silence absolus et éternels. C'est le lieu idéal du jeu, sans plus aucune perturbation extérieure d'aucune sorte. Mais voilà, personne n'y joue. Même pas les perfectionnistes. Et pourtant il n'en manque pas dans le monde de ces théâtres où on a enfin le noir total et le silence définitif. Mais personne n'y joue! (1) La mise au pas, la mise en plis, la mise au secret, la mise au secret, la mise au cachot, au silence, la mise au piquet, la mise en boîte, la mise à mort (2), l'alignement des têtes et la taille du buis, au cordeau et au fil à plomb, rasez toutes ces têtes, passez-moi ça au noir, et puis donnez-moi un peu quelques précisions… Tout ça c'est du même ordre. C'est Monsieur Propre qui surgit… Il s'appelle selon le cas, rumeur ou majorité silencieuse. Il va vite et il frappe fort. Il est innombrable. Il est dangereux. Il égalise, Il uniformise. Il tue… Etc sur l'éclairage, etc sur les décors, etc sur le costumes, etc sur l'accent, etc sur le jeu, etc sur la vie, etc sur la poésie et sur les HLM qui ont une toute petite cuisine et une petite baignoire dans laquelle y en a paraît-il qui ont osé y élever un cochon ces sauvages, car ils n'ont jamais rien compris au théâtre idéal, de noir vêtu, bouche cousue et haut de borne, en concession perpétuelle. André Benedetto S 27.XI.82 NB. Picasso savait-il peindre? Remarques du 04.X.02: (1) Je ne sais pas du tout à quoi il est fait allusion. (2) J' ai oublié la mise en scène, la mise en bière…

 

 

GÊNES 2001, LE JEUNE HOMME EXPOSE

Pour essayer de comprendre un peu la mondialisation, j'ai voulu écrire une pièce sur ce thème. J'ai imaginé divers scénarios qui avaient plutôt des allures de thèses. Et puis le 20 juillet 2001 il y a eu la mort de ce jeune homme à Gênes: Carlo Giuliani. Cet évènement violent et tragique m'a paru être le nœud de toutes les contradictions de notre monde en train de se mondialiser contre les intérêts des peuples, et pour moi l'occasion d'aborder et d'éclairer ce phénomène sous un angle vraiment humain. A partir du fait historique, j'ai imaginé une fiction. La fiancée du jeune homme qui était avec lui à la manifestation contre le sommet revient à la maison avec le cadavre de son ami. Elle arrive au moment où on célèbre l'anniversaire de son vieil anar de grand-père. Elle rapporte le cadavre. Elle refuse qu'on l'enterre et en plus, à la consternation générale, elle accuse son père, le député, d'être responsable du meurtre en sa qualité de membre des forces politiques qui dirigent le monde. On est alors en pleine crise.

 

DEUX PONTS TROIS ARBRES ET QUATRE HOMMES DU SUD

Il fallait que je refasse pour cette année une nouvelle édition de Jaurès-la-Voix, un ensemble de cinq monologues, joué en 84 et tiré à très peu d'exemplaires il y a longtemps. C'est alors que j'ai pensé à d'autres textes en attente, des textes de diverses époques sur les vingt dernières années. Pour la plupart des inédits, et j'ai constaté que plusieurs de ces textes auxquels je trouvais encore quelque intérêt avaient une chose en commun: le sud. Il y avait là deux ponts: le Pont du Gard et le Pont St-Bénézet ; trois arbres: le cyprès, le pin et l'olivier; et trois hommes sur lesquels, en plus du tribun Jaurès, j'avais écrit des textes à dire: le poète Artaud, le sculpteur Dardé et l'acteur Vilar. Jacques Brémond l'éditeur m'a suggéré de demander des illustrations à Ernest Pignon-Ernest, ami de longue date et peintre incomparable. Ernest a accepté. Il a gravé les quatre portraits saisissants. Et voilà comment le livre a été fait.

 

 

L'AUTRE EST UN JE

 

Il n'y a qu'une seule chose à apprendre, et la plus difficile, c'est le respect de l'autre. Oui, le respect de l'autre, et cela dès le moment de sa naissance. Car de ce moment-là il est un être humain, une conscience humaine, fut-elle embryonnaire, qui se met en action. Cet individu naissant, quels que soient sa couleur, sa conformation, ses mensurations, ses langages, ses mouvements et tout ce qu'on peut imaginer d'autre, tout cela ne change rien à sa qualité fondamentale d'être humain en devenir, jamais complet, sans cesse en évolution et en développement physique et psychique. Admettre que l'autre est un autre, un être autonome, totalement libre et indépendant, maître de son destin, de ses pensées, de ses désirs, cela ne va pas de soi. Il faut beaucoup d'amour et une grande force de caractère. Tout l'enseignement, agrémenté de la pratique ludique des sons, des traits, des couleurs, des formes, des mots, des nombres, ne devrait porter que sur cette seule matière : l'autre qui est un je au même titre que moi-même. Cet enfant quand il te regarde, il te toise d'en bas pour te faire comprendre qu'il est à la même hauteur. Il n'y a pas d'âge où ça commence l'altérité. C'est tout de suite. Au premier cri. André Benedetto Ce texte a été écrit le 01.08.02. et expédié le même jour à la demande de Nathalie Boitaud pour le Journal d'Uzeste, Hestajada de las Arts, 25ème Eté 2002.

 

 

LETTRES A FELIX MORT

 

HYPOTHESE 1 j'aimerais y croire un instant, m'adonner à cette drogue et les paupières alourdies par l'opium du peuple écrire : Cher Félix j'espère qu'ils ne t'ont pas lobotomisé et gavé de bonheur et fondu dans une majorité silencieuse encore plus gluante que celle d'ici-bas j'espère que tu as retrouvé des bons esprits et qu'au sein de la béatitude éternelle quelle horreur vous poursui-vez la contestation nécessaire et que vous agitez pour empêcher le triomphe de la société de consommation dont le Paradis semble le parfait achèvement, cet hypermarché infini dans les nuages, et pour poursuivre dans cette hypothèse saugrenue je t'embrasse et je te dis à bientôt car si tu y es pourquoi n'y serais-je pas et je pense que ce sera rigolo

HYPOTHESE 2 hélas Félix car je te préfèrerais vivant, te voilà depuis un certain temps dans les mille éclats du miroir de l'ubiquité absolue apparaissant disparaissant ici et là comme mille et mille papillons dans les esprits et dans les cœurs qui t'ont aimé ce qui au fond nous complique la tâche pour te rassembler et pour t'apostropher c'était déjà difficile de te saisir quand tu étais là corps présent et maintenant c'est encore plus difficile ainsi dispersé que tu es dans tous ces gens et personne ne les connaît tous et ils pensent tous différemment mais tout de même tous ces félix petits bonheurs un peu partout chez les uns et les autres stimulant posant des questions disputant ils forment un réseau pensant qui ne plie pas et au fond c'est peut être ça que ça s'appelle le paradis l'oiseau paradis alors je vous dis alors je vous salue les félix innombrables tandis que je vous vois vous marrer de bon cœur comme se marrait bien celui qu'on a connu .

Ces deux textes ont été écrits et envoyés manuscrits pour répondre à la demande de Sergi Javaloyès envoyée de Jurançon le 23 juillet 2002, sous la mention Confidentiel: Amic, C'est Betty qui m'a donné ton adresse, c'est aussi avec elle que nous avons eu l'idée d'une exposition qui montrerait agrandis (fortement) des lettres au paradis adressées à Félix-Marcel Castan par ceux qui l'ont aimé, côtoyé ou tout simplement lu (…) Je viens vers toi, qu'arribi tà't demandar un tèxte com volhas, una letrota au Paradis a Fèlix… O un aute tèxte. 1500 signes maxi, manescriut. La mustra, l'expo sera visible -vededera bilingua a Uzèsta deu 19 d'Aost enlà au 25. Mercés hera e plan lo ton, Sergi Javaloyès J'ai envoyé une photocopie de la page à Betty Dael-Castan. Il y a 1727 signes…

 

SECURITE? OH OUI, ET VITE!

Oh oui sécurité, nous en avons besoin, nous toutes et nous tous, et puis surtout les jeunes. Nous vivons dans un monde instable, inquiétant, dangereux où la violence à chaque instant et sous toutes ses formes nous agresse et nous frappe. N'importe quand et n'importe où soudain des catastro-phes se produisent. Des fleuves sortent de leur lit. Des torrents s'enflent et déferlent. Des terrains s'affaissent. Des tremble-ments de terre engloutissent des populations. Des vagues de la mer emportent des promeneurs. Des bourrasques de vent arrachent tout, tuent et dévastent. Selon les statistiques, chaque année des records sont battus… Tout cela les jeunes le savent et ils constatent que les adultes, qui ont les pouvoirs, n'y peuvent rien et que quand ils y pourraient, ou bien ils ne font rien par négligence ou bien ils prennent des décisions lourdes de conséquences, hélas souvent par intérêt, dans les petites comme dans les grandes villes. Au niveau mondial, U.S.A. en tête beaucoup de pays refusent de signer et de s'engager avec la communauté interna-tionale pour réduire les gaz à effets de serre, pour promouvoir les droits de l'enfant, pour abolir la peine de mort, pour interdire les mines antipersonnel… Tout cela les jeunes le savent et si les grands pays du monde, si les très puissantes démocraties ne respectent ni les êtres humains, ni la nature, ni l'avenir de la planète et des espèces, pourquoi eux les petits, les infimes qui ne pèsent rien, pourquoi respecteraient-ils quelque chose? Ce serait dérisoire! Si les grands responsables et les chefs tant montrés et tant vantés ne font rien pour améliorer l'avenir, pourquoi eux s'inquiète-raient-ils du futur et même du présent? Quand ils voient ce que font les russes aux tchétchènes, les israéliens aux palestiniens et les nord-américains à tout le monde, quand ils voient que la force prime le droit et se permet tout, pourquoi eux, de quelque milieu qu'ils soient respecte-raient-ils leurs petits camarades? Pourquoi respecteraient-ils leurs enseignants qui leur paraissent peut-être au service d'un monde corrompu, et sans aucune règle que celle du profit? Il est épouvantable de constater cela et de se dire que la violence est pire que celle qu'on dit, que le mal est plus profond qu'on ne peut l'imaginer. Tout coûte trop cher, mais plus rien ne vaut quelque chose. Tout a une valeur mais les valeurs se dissol-vent dans l'air du temps. Le monde est une marchandise mais l'avenir ne vaut plus un clou. Depuis tout petits, les jeunes savent ce qui se passe dans le monde. Ils ont des yeux et des oreilles. Ils entendent les nou-velles. Ils voient les images. Le poids des mots dans leur esprit, et le choc des photos dans leur imaginaire ne peuvent les laisser indemnes. La violence des faits jaillit des pages et des écrans. Oh pas la violence des films et des séries, oh non. Mais celle des nouvelles qui dégorge à pleins tubes cathodiques et qui envahit les cœurs et les esprits. Ils apprennent qu'on peut entasser des milliards et jeter des gens à la rue. Des gens comme eux. Ils apprennent les gains excessifs des sportifs, les méfaits des violeurs qu'on appelle cyniquement des pédophiles et dont on fait l'apologie ouverte-ment, les sans-logis qui meurent de froid, les enfants squeletti-ques qui meurent de faim, les prostituées et les prostitués, très jeunes et toutes les autres horreurs déversées quotidiennement. Et trop souvent sans grande déontologie. Exemple: les drogues sont toujours présentées par les médias comme des sources de profits colossaux. On dit ce que ça vaut, des millions, et on ne dit jamais ce que ça coûte aux malheureux, à leurs parents, et à tout le monde. On pourrait dire aussi à quoi ça pourrait servir pour le bien… Mais quel présentateur s'est jamais posé la question? A ces jeunes, à ces adolescents, où qu'ils soient, tout leur dit à chaque instant et de mille manières que ce monde est foutu. Cette hypothèse d'une fin programmée contre laquelle on ne pourrait rien atteint tous les esprits avec une extrême violence. Et eux, ils ne peuvent rien du tout pour empêcher l'apocalypse. C'est déjà beau qu'ils aient encore globalement des comporte-ments civiques, qu'ils ne foutent pas tout à feu et à sang comme on semble l'attendre d'eux, ou qu'ils ne tombent pas tous dans les poches des intégristes. La violence gicle de partout. On ne peut pas y échapper. On n'échappe pas plus à la violence générale qu'à la pub. Elle a des répercussions sur les enfants, sur les jeunes, sur les ados. Il n'y a aucune sécurité, aucune protection possible. C'est comme une contamination générale. Ainsi dit un poète: Tu cueilles une fleur, tu bouges une étoile. Tout est lié. Une bourrasque ici et beaucoup plus loin une feuille qui tombe. La violence c'est com-me la marée noire. Un seul trou dans la coque d'un navire et des centaines de kilomètres de côtes polluées. Et que propose-t-on comme solution? La répression, toujours la répression. De qui la répression? Des feuilles qui tombent! Des sauvageons bien sûr, de leurs parents et jamais des lointains responsables. Et trop souvent la violence institutionnelle qui relaie la violence du profit. On accuse, on n'explique jamais. Les politiques ont des grandes responsabilités parce qu'ils accusent des innocents au lieu d'expliquer. Et s'ils n'expliquent pas c'est peut-être qu'ils sont complices et coupables. Il faudrait qu'ils se mettent à parler vraiment, à dire ce qu'ils savent, à expliquer à fond et pendant tout le temps qu'il faut. Qui donc, quoi donc les en empêche? Le taux d'audien-ce, le pourcentage des parts de marché? Si l'autorité de l'état est attaquée, l'état doit s'interroger sur cette autorité, sur ses fonde-ments et sur sa légitimité. Sécurité d'accord. Toute la sécurité pour toutes et pour tous et contre toutes les violences.

 

- FAUT-IL CRITIQUER? - NON, JAMAIS?

Si vous allez voir un spectacle donné par des gens que vous connaissez, parents, amis, relations, et que vous devez dire quelque chose à la fin, dites au minimum que c'est bien, que ça vous a plu du genre: J'ai aimé, c'est bien, vous êtes bons, etc… et au maximum, si vous voulez faire du zèle et faire vraiment plaisir, développez sur quelque chose d'un peu intéressant, de positif, d'étrange, d'insolite, etc… Il est très bien vu aussi de poser des questions, de demander des précisions sur des détails, de montrer que vous vous intéressez à la création. Mais surtout ne faites pas de critique, pas une seule critique, pas l'ombre d'une critique, ne formulez même pas une petite réserve, vous fâcheriez et ça ne servirait à rien, même si vous faites cela parce que ça vous paraît utile dans l'intérêt du spectacle. Les moindres critiques négatives, les plus insignifian-tes réserves sont toujours très mal perçues. Les gens ne veulent pas de conseils, pas de leçons, pas de doutes, ils veulent plaire et c'est tout et si vous leur montrez si peu que ce soit que vous avez des réticences, ils en concluront qu'ils ne vous ont pas plu, et vous deviendrez un ennemi. Il est vrai qu'il faut se méfier des critiques, et surtout des éloges, faites par des parents ou des amis qui souvent ne peuvent pas prendre la distance nécessaire et disent n'importe quoi. Mais si les professionnels écoutaient, s'ils voulaient entendre, ils pourraient tirer grand profit de certaines critiques qui viennent d'étrangers, de gens extérieurs au travail, surtout quand ils sont aussi du métier. Hélas dans ce cas, c'est bien pire. Le confrère est perçu comme un concurrent jaloux, tout simplement. Il m'est arrivé de faire des critiques qui allaient dans le sens du spectacle, qui pouvaient le servir, l'améliorer et lui permettre parfois de poursuivre son parcours. Le pire que je me suis permis a été de conseiller à un metteur en scène et acteur devenu auteur pour une fois, de supprimer les décors trop lourds et de réduire la distribution de moitié, tout en conservant l'essentiel, c'est à dire l'histoire et le principe de jeu, afin de pouvoir poursuivre les représentations en tournée car le spectacle était trop lourd. Il a très mal pris ces suggestions et m'en a beaucoup voulu par la suite. Il n'a donc pas tenu compte de mes suggestions et ce qui était prévisible, il n'a pas pu continuer à exploiter sa création, tandis que s'il m'avait écouté… Je n'ai jamais tellement fait de critiques dans le passé mais depuis plusieurs années, depuis cette malheureuse expé-rience, avec quelqu'un avec lequel je me croyais en situation d'amitié, je ne fais plus jamais aucune suggestion à personne, même quand ce serait d'une extrême urgence comme je l'ai vu dernièrement, car ça ne sert strictement à rien. Eh oui j'ai vu des catastrophes se profiler mais personne ne veut de profiler! Alors je te le dis: Laisse couler le navire, sinon on te reprochera d'avoir provoqué le naufrage. Et moi alors, moi, comment je réagis? Eh bien voilà, je vais vous dire. J'écoute les critiques et la plupart du temps, je n'entends rien d'intéressant qui pourrait améliorer le spectacle. Dommage! Car je me dis que je ne peux pas voir l'énorme erreur fatale que je pressens peut-être mais que personne hélas ne veut me montrer et me conseiller ainsi utilement, par crainte de… comme si tout le monde avait déjà lu les lignes qui précèdent!

 

Chères et chers amis, je vous prie de recevoir cette contribution à la mise en perspective d'un spectacle du jeune théâtre, l'En Famille de la troupe Organik II dirigée par Brigitte Canaan, la bonne actrice qu'on a vue jouer avec nous dans Comédie dans un Bus, Fleur du Béton, Macbeth, Joue pour Moi Jeune Fille, Houle de Fond, et qui a déjà quelques expériences de création dans des bars, des rues et places, et des théâtres.

LE PATHOS A LA FOURCHETTE

Lorsque il y a un an, Brigitte Canaan a lu sa pièce, En Famille, qui se déroule presque toute au cours d'un repas familial, et qu'elle envisageait de la monter, j'imaginais un spectacle de type marseillais haut en couleurs et en coups de gueule. Tous les personnages caractéristiques sont là: la mère possessive, le père qui obéit, les grands parents traditionnels, la sœur dé-pressive, le fils qui voulant échapper à sa mère tombe sur et dans le double maternel, plus vieille que lui de quinze ans et mère de cinq enfants, la fiancée comme pièce rapportée… Et ils sont tous autour d'une table pour le partage de la soupe, cette nourriture familiale et tribale par excellence. Mais voilà que cette soupe qui aurait due être au pistou, n'est plus que de pâtes! Et le spectacle qui vient d'être créé n'a plus grand chose à voir avec son origine supposée, ni avec le traitement scénique que je m'attendais à voir. La farce marseillaise où on se demande si on doit dire " un " ou " une " aïoli , et où on fait du sentiment, disparaît au profit d'une farce d'une autre nature, mais qui dit la même chose avec d'autres moyens qui, peut-être, explicitent mieux le propos initial. Le repas familial reste l'occasion d'une convivialité encore élargie ici, puisque les spectatrices et spectateurs sont conviés à la table même du repas, ou à ses abords immédiats, par nécessité d'accueillir plus de gens. Les spectatrices et spectateurs ne sont plus les témoins éloignés d'une action dramatique mais les parents et les amis assis parmi et entre les personnages. Et on évite ainsi l'écueil de la représentation d'un repas qui prend toujours, exposé en scène frontale, des allures de cène, tous de face au public. Ici les spectatrices et spectateurs sont impliqués dans l'espace du jeu, dans la proximité et dans l'intimité des personnages, dans le déroulement de l'action. Ils participent à la construction du spectacle en étant là présents, en buvant du vin et en consommant des produits de bouche réels, mais crus et donc très différents de ceux, en particulier de la soupe, consommés par les personnages, et dans le même temps ce spectacle se déconstruit sous leurs yeux, dans leur environnement immédiat. Ils sont installés dans un spectacle d'intérieur et on leur fait du théâtre de rue. Ils côtoient des personnages qui jouent en marionnettes et qui du fond de leur fripes de mousses colorées et de derrière leurs lourds maquillages cherchent à établir la connivence des regards et des sourires avec eux, spectatrices et spectateurs qui parfois un peu coincés et ne sachant s'ils peuvent intervenir, étouffent de tant de proximité, cherchent à prendre du recul, de la distance et même à s'étirer pour celles et ceux qui se sentent les plus mal assis. Elles et ils ne sont pas agressés mais ils ne sont plus du tout à l'abri dans le confort habituel des fauteuils. Ils sont au cœur même de la dialectique de l'élaboration du spectacle en train de se constituer et de sa destruction simultanée, au cœur de la dialectique du comédien et du personnage, au cœur de la dialectique des espaces, les personnages étant peu à peu éjectés de la table du repas. Bref c'est beaucoup plus riche, plus subtil et plus complexe que ça peut paraître au premier coup d'œil. Les spectatrices et le spectateurs sont les témoins d'un jeu de marionnettes bourrées de tics et couvertes de métastases, et les partenaires fraternels des êtres qui vivent au fond de ces mannequins déglingués et qui tentent d'établir des contacts entre naufragés de la scène et de la vie. Les consciences en paix et les consciences inquiètes, les consciences curieuses et les consciences dormeuses ne voient pas le même spectacle et ne réagissent pas de la même façon. Pour quelques unes quelques uns, une espèce de mauvais goût se donne libre cours. Et pour quelques autres il y a de la carence esthétique, là même où une esthétique est en jeu, parce qu'ils ne retrouvent pas leurs formes, leurs couleurs, leurs écritures et leurs mises en scène préférées. Alors voici des gens désemparés qui se sentent emmenés trop loin des spectacles dits de qualité auquel ils sont habitués, bien trop loin des convenances obligées, loin des conventions et hors du consensus. Ce qui les déstabilise… Il n'y a pas là des manques ou des erreurs esthétiques mais des choix esthétiques de bout en bout. Le spectacle se fait en se faisant et se dévoile peu à peu. Il y a beaucoup de choses à voir, et à découvrir après coup. Par exemple que le fiancé joue en torero, ce qui se voit à ses mollets, et qu'à la fin il sacrifie la bête, c'est à dire l'ennemi de la famille, donc de la société, donc le bouc émissaire… La mère est une statue préhistorique mamelue, stéatopyge et même callipyge. Le père comme une ombre. Le grand-père et la grand'mère sont devenus une seule et même personne, ce qui est fréquent, de même que la sœur et la fiancée mais pour d'autres raisons. Le texte c'est ce qu'il en reste dans un monde de perte accélérée d'identité, de télévision omniprésente, de sodas, de vulgarité, de guerres permanentes, de tueurs en série… Il sonne simple et juste, juste ce qu'il faut aux pauvres marionnettes pour continuer à être et à agir, ou juste pour être agis juste ce qu'il faut pour que demeure leur croyance d'être les décideurs de leur destin. Les actrices et acteurs sont aux prises avec des conditions de jeu assez inhabituelles et ils devraient avec la pratique, développer des actions, des mouvements, des comportements, des intonations, des cris, des danses désarticulées, des chants répétitifs par bribes que l'on sent déjà à l'œuvre dans un travail fort intéressant. André Benedetto Dim 19.X.02 Le personnage marseillais, provençal et plus largement méditerrané-en est fondamentalement un individu tragique, fataliste, non-croyant, toujours en représentation, jouant à fond sa différence, dépendant de sa famille, fils d'une mère souvent possessive, père d'un enfant qu'il met au centre du monde.

 

 

LE THEATRE DE CONFESSIONNAL

C'est la deuxième fois que je vois du théâtre français filmé très récemment et tout spécialement pour la télévision. Il est même précisé qu'il s'agit d' " Une très belle adaptation qui respecte l'œuvre tout en s'adaptant aux impératifs de la télévision. " Bref c'est adapté en s'adaptant… mais on n'énumère pas les impératifs, et de quelle télévision, dommage. L'adaptation en question, car on n'hésite pas à remanier les grands classiques, sans respecter l'alternance des rimes féminines et masculines, sans garder quelques petits morceaux essentiels, taille largement dans le texte, et arrange un peu l'intérieur de quelques vers. C'est donc plutôt de l'arrangement. Ca ne se joue pas dans un seul lieu, ça change de cadre, de pièce, ça met parfois un œil dans un dehors étroit, mais ça reste du huis-clos, sans les vrais extérieurs ni les foules comme y est contraint le théâtre, mais aussi sans public. Le résultat est surprenant de la part des actrices et des acteurs. Ils parlent tous pour le micro, ils articulent le moins possible, ils parlent le moins fort possible, ils susurrent. L'acteur bien sûr ne fait pas l'image comme il la fait au théâtre, de moins en moins d'ailleurs. C'est la caméra qui s'en charge, comme au cinéma, et dans cette image, les acteurs distillent le son. Ils distillent, voilà le mot. Curieusement, ils ne respectent pas la diérèse, di-é-rèse, qui pourtant pourrait contribuer avantageusement à leur façon de dire le texte. L'acteur télévision de ce type est en somme un chuchoteur. Tout se passe vraiment entre eux seuls dans l'image exposée, sans témoins, et surtout pas comme au théâtre. Ca relève du complot, de la conspiration, de la confidence, de la voix off, du journal intime, de la confession et peut-être du cauchemar. On dirait qu'ils jouent dans un confessionnal, et que nous sommes téléspectatrices et téléspectateurs à la maison, dans la posture du curé. Je ne sais pas si cela est bon ou mauvais. Je le constate. On est loin de ce qui a pu se faire en d'autres temps. Ce n'est plus du théâtre, un peu comme à la scène, filmé et re-transmis, c'est du théâtre télévisuel, une œuvre intime. Aujourd'hui l'acteur télévision de ce type est le contraire-même de l'acteur théâtre officiel qui se décarcasse toujours autant sur les grandes scènes, comme dans les siècles passés. Voir ci-après l'acteur barbaque.

 

 

L'ACTEUR BARBAQUE

Ca se passe sur une grande scène, dans un grand festival, avec un grand acteur, un grand metteur en scène... Et on constate d'abord que l'acteur est vieux, bien trop vieux. Il a au moins quinze ans de plus que celui annoncé dans la pièce, ce qui est rare. Et ça c'est un mal général. La plupart du temps, les acteurs sont trop vieux sur les scènes de théâtre. Même quand ils ont les moyens d'engager des gens de talent, les metteurs en scène prennent des Dom Juan, des Macbeth, des Tartuffe de 50, 60 ans… qui devraient en avoir vingt de moins. Pourquoi? Est-ce l'ancienneté qui prévaut dans les distributions? Ensuite il lyrise, il relève tout vers le ciel, il cherche à tout lier et à donner du sens, et à faire du sentiment, il chante les vers qu'il ne sait pas dire car il en fait de 11 ou même de 10 pieds, souvent à cause de la diérèse non observée et plus souvent de l'élision inopportune des e qui ne sont pourtant plus muets mais qui font une syllabe quand ils sont pris entre deux consonnes. Mais lui il s'en moque, il avale. Et pourtant il a du métier. Mais lui il croit sans doute, en agissant ainsi moderniser la langue… la mettre au niveau de la vie, c'est à dire du bistrot et du film policier. Ensuite encore il ne cesse pas de gueuler, quand il ne sait pas quoi faire d'autre avec son personnage, ce qui est insupportable. Enfin il tombe dans le pathos, il s'émeut, il pleurniche, il pleure même, surtout s'il est une femme, et ça coule, et ça bave que c'en est à vomir, il s'exprime, il s'expose, il s'étale. On dirait de la boucherie. Et voilà sous vos yeux, l'actrice ou l'acteur barbaque qui vous livre ses tripes. Ca doit durer depuis longtemps, depuis un siècle et plus encore. Après Diderot et Brecht pour citer des anciens, j'ai cru que ça allait disparaître. Eh bien non. Ce que j'ai vu il y a assez longtemps, je l'ai revu encore, il y a peu. Je comprends que des actrices et des acteurs, même célèbres, se laissent aller à ces épanchements, à ces débordements de sensiblerie, à ces livraisons de barbaque sanguinolente. Ce sont des âmes faibles… Mais ce que je ne comprends pas c'est que des spectatrices et des spectateurs puissent supporter ces cris, ces pleurs, ces crises de nerfs simulés, ces inconvenances, ces vulgarités, ces cochonneries affectives. Quand ils ne sommeillent plus bercés par les lyrismes de pacotille, peut-être que réveillés en sursaut par ces manifestations intempestives de la chair en délire, peut-être que dans ces excès vocaux, expressifs et corporels, ils voient les actrices et les acteurs se débonder et pisser et chier sous leurs yeux et que ça les soulage de quelque chose de violent, de quelques gros besoins cachés aux plus profonds. Tout cela relèverait alors dans la forme d'une espèce de distanciation qui n'a jamais encore été pensée par personne, et dans le fond de la plus banale catharsis! Mais d'où vient donc que cela me soit si pénible?

LES HECATOMBES SUR LES ROUTES

Il existe peut-être des statistiques sur les accidents de la route qui permettent de savoir quels sont les pourcentages des responsables selon le véhicule, ou camion, son tonnage, ou voiture, sa cylindrée, sa marque, le conducteur, son sexe, son âge, sa situation sociale, l'infrastructure routière, le climat… Mais comme on ne connaît pas ces statistiques, il faut donc s'en tenir à des généralités. On vend des automobiles trop rapides, beaucoup trop rapides. On vend même des automobiles qui peuvent être conduites sur toutes les routes, sans permis. Laxisme excessif, vitesse excessive, il y a des gens qui trouvent ces pratiques anormales et qui estiment qu'elles devraient être interdites. Ces gens oublient des règles très importantes de notre société. La première règle est que les êtres humains naissent libres et égaux en droits. Par conséquent ils peuvent tous prétendre posséder une voiture et se promener comme tout le monde sur le réseau routier, sauf sur les autoroutes pour les sans-permis, ce qui d'ailleurs est injuste. La deuxième règle est que, sous peine de récession et de chômage, l'indice de croissance doit impérativement augmenter d'année en année et par conséquent, peu importent les conséquences, l'industrie automobile doit vendre le plus possible de voitures. Aussi bien à celui qui, dans sa propriété, a une piste privée sans limitation de vitesse, qu'à celle qui est à moitié aveugle, ou qu'à celui qui n'a jamais réussi à passer le permis, comme à celui à qui on l'a retiré définitivement, bref à n'importe qui. Et ainsi ça continue à produire, à consommer et à rouler. Au fond, puisqu'il en est certainement de même dans les autres pays avec toutes ces ventes de bolides et de sans-permis, tout cela n'a peut-être, du moins en France, aucune incidence particulière sur les accidents de la route. Or la question principale est justement de savoir quelles sont les causes des hécatombes routières en France, qui sont des records en Europe et qui demeurent à ce jour, spécifiques et incompréhensibles. Pourquoi en France et pas ailleurs? On rend les mauvais chauffeurs responsables de tout. On les appelle les chauffards. On les accuse de vitesse excessive, d'alcoolisme, de cannabisme, d'incivisme, d'inconscience, d'égoïsme, etc… l'explication est courte. On préconise des mesures draconiennes, on en prend mais sans obtenir des résultats probants. Pourquoi cet échec permanent? Parce qu'on n'a pas encore mis le doigt sur le mal. Evidemment! Parce qu'il n'y a pas les bons conduiteurs et les autres sur les routes. Il n'y a, plus ou moins, que des chauffards… Y compris des ministres, des députés, des législateurs! Car sur la route il s'agit de se comporter comme dans la vie sociale. Être le meilleur, le plus rapide, le plus efficace, le plus rentable. Gagner du temps qui est de l'or en barre. Et pour cela aller le plus vite possible. Battre des records. Passer, dépasser, se surpasser. Plonger dans l'inconnu. Rechercher de la sensation. Brûler les stops et les feux rouges. Rouler en état d'ivresse. Rester sur la voie médiane. Et puis faire la morale aux autres à coups de klaxon ou de phares. Tout cela pour prouver quelque chose. Quoi donc? On va y venir. Car tout cela relève de la psychanalyse. Et on aurait bien besoin de Franz Fanon pour nous aider en cette circonstance. Pourquoi tous ces gens se comportent-ils sur les routes comme des malins, des voyous, des prétentieux, des inconscients, des sportifs, des frimeurs, des frustrés, des fous ah oui des malades mentaux. Pourquoi? Pour la raison bien simple qu'il n'y a aucun autre pays en Europe qui ait comme la France occupé un pays tel que l'Algérie par exemple, pendant plus de 130 ans, pour au terme d'une sale guerre perdue appelée pacification et après des centaines de milliers de morts , reconnaître son indépendance. Et pour cette autre raison bien simple aussi, qu'il n'y a aucun autre pays en Europe qui ait interdit à plusieurs peuples de pratiquer leur langue, qui les en ait empêchés par la répression la plus humiliante et qui continue à leur refuser ce droit, reconnu maintenant par la communauté internationale. Une charte a été promulguée que la France refuse toujours de signer. Des générations d'enfants ont été traqués, poussés à la délation mécanique. Le premier qui était surpris à dire un mot de " patois " (pas toi) devait porter un signal autour du cou, dont il ne pouvait se débarrasser qu'en surprenant un de ses camarades de classe en train de transgresser l'interdiction et en lui transmettant le signal, curieux relais, curieux entraînement à la recherche d'innocence et à une délation qui a très bien fonctionné pendant la dernière guerre. Cette belle œuvre de culpabilisation et d'anti-émancipation été menée, hélas, par l'école de la République. Le déplorable couronnement de ces méthodes d'épouvante a été la récente panthéonisation de l'Abbé Grégoire, le champion aux temps révolutionnaires, de la lutte contre les patois. Et ainsi systématiquement, impitoyablement pendant des décennies, des générations d'enfants ont été traumatisés et ont refusé par la suite de parler leur langue à leurs propres enfants tandis qu'ils continuaient à la parler entre eux, devenus adultes. Choqués à des profondeurs qui ne se mesurent pas, ils n'ont pas transmis la langue interdite mais ils ont transmis à leurs descendants, par la culture, par la manière d'être et de vivre, ces blessures inguérissables, ces peurs inavouées, ces culpabilités profondes. Et aujourd'hui les voilà toutes et tous lancés sur les routes, de même que tous ceux qui ont mené la guerre coloniale, ses combats, ses tortures et ses exécutions sommaires, dont on n'est pas encore sortis. Il n'y a sur les routes que des coupables qui roulent. La question est de savoir s'il faut faire passer tout le monde sur le divan ou si une bonne répression, très sévère et implacable, va calmer tous ces coupables qui ne désirent au fond que d'être punis et qui attendent impatiemment d'être pris en flagrant délit, verbalisés, taxés et privés de points? J'avoue n'avoir pas de réponse. André Benedetto P.S. 1 - Il y a aussi le problème des feux rouges, cette aberration. Le problème des policiers qui verbalisent des peccadilles, et sont rarement là où il faudrait. Qui n'a pas été pénalisé pour la seule forme, pour le principe, pour rien? Le problème de l'Equipement qui cherche à paralyser le trafic par tous les moyens, en prétendant l'améliorer… P.S.2 - Forcément je n'ai rien pu dire de la recherche de l'immobilité par la vitesse, et le retour à l'œuf originel. Plus tu vas vite, plus tu as des chances de piéger le temps, de le paralyser. Le rêve pour cela c'est d'atteindre la vitesse de la lumière et que plus rien ne se passe. Comme au théâtre, quand deux heures s'écoulent en une fraction de seconde, au temps de Zone Rouge, et de la moto noire.

 

 

 

Voici le texte de la communication que j'ai faite en séance plénière finale lors du Forum 'Sciences et Citoyenneté' à l'Hôtel de Région Paca le V.24.01.03 à 17:00 J'ai essayé de rendre compte de nos échanges du mardi 14.01.03 au Théâ-tre des Charmes à Avignon. Je ne me suis hélas pas souvenu de tout, d'autant plus que je ne disposais pour exposer, que de cinq minutes.

 

ARTISTES PASSEURS DE SAVOIR

Texte original que j'ai dû couper pour faire une communication de 5 minutes. Henry-Louis Taylor de l'ASTS a souhaité que nous organisions chez nous au Théâtre des Carmes à Avignon en amont de la journée qui se tient ici ce 24 janvier un débat public sur le thème des Artistes passeurs de savoir nous avons donc organisé ce débat le mardi 14 janvier et j'ai fait appel pour cela à 3 personnes que j'estime des artistes et des gens d'expérience avec lesquels le dialogue est possible et donc fructueux Claude Djian, acteur et formateur auprès de lycéens et d'étudiants Pierre Guiral directeur de l'Ecole Nationale de Musique de Théâtre et de Danse d'Avignon et surtout Artiste lyrique en exercice Henri Touati, conteur et directeur du Festival des Arts du Récit en Isère Henry-Louis empêché, nous nous sommes donc retrouvés à quatre avec une cinquantaine de personnes venues de tous les horizons et même d'autres villes… et après une demi-heure de monologues introducteurs nous avons débattu pendant 80 minutes. Je tente ici quelques réminiscences L'acteur doit parvenir à être aussi beau et présent sur une scène qu'une vache dans un pré ce qui vaut aussi pour tout être humain dans la vie mais qui est difficile à réaliser d'être là, seul, paisible, prêt à agir, sans micro, sans prothèse. Pour aider à atteindre ce résultat d'être là et pas ailleurs, soi-même et pas un simulacre il faut prendre les individus tels qu'ils sont ne pas chercher à les remplir de connaissances et de techniques ni à les transformer de fond en comble leur donner simplement l'occasion de faire par eux-mêmes et par exemple pour ce qui est du théâtre quand il ne s'agit pas d'une école d'acteurs leur donner l'occasion de faire du théâtre sans leur apprendre à en faire ce qui est paradoxal mais pédagogique faisons d'abord comme si sinon on commencera quand? Mettre une classe en situation d'atelier de théâtre c'est bouleverser les hiérarchies et les clichés habituels c'est permettre à tous les êtres d'apparaître différents de ce qu'ils paraissent être d'habitude de les révéler à eux-mêmes et aux autres comme ils ne se savaient pas encore ils se trouvent alors dans le rapport à l'autre selon d'autres codes que d'habitude et leurs images prennent d'autres couleurs et leurs corps d'autres contours plus tu te vois dans les autres et plus ces miroirs sont nombreux plus au fond tu deviens toi-même avec plein de profondeurs Cette passation du savoir fondamental n'empêche pas de leur donner quelques esquisses de conseils de leur faire pratiquer le minimum d'exercices pour échauffer le corps, la voix, pour stimuler la participation individuelle et la participation générale de cette collectivité nouvelle qui est en train de se découvrir sous un jour différent au fur et à mesure que les abeilles de l'imaginaire se mettent en mouvement et produisent de l'art Le professeur en art quand à lui, chanteur, musicien, doit rester impérativement un artiste en exercice un artiste pédagogue et non pas un pédagogue artiste à ses heures et toujours tenter de s'arracher aux pesanteurs individuelles et sociales aux réflexes conservateurs gare à l'académisme qui fut une bonne chose en son temps mais devenue ensuite et progressivement une mauvaise chose un tremplin, ressort perdu, qui est devenu une entrave S'ouvrir au monde, lancer des passerelles, croiser les disciplines, les arts et les techniques, ne pas chercher à fabriquer des chiens savants mais aider à l'individuation à la socialisation de l'être respect de l'individu qui n'est pas une disquette formatée prête à recevoir les informations et les vérités éternelles mais une mémoire vivante qui se développe mais une histoire déjà en cours et qui continue de s'écrire mais des milliers d'ampoules prêtes à s'éclairer mais un être humain en train de se construire et alors le savoir dans quoi comment faut-il le déposer? L'aspect affectif dans la transmission du savoir est fondamental on le vérifie avec les bébés à qui on raconte des histoires avec tous les handicapés et finalement avec tout le monde l'amour est le plus grand passeur de savoir et de savoirs il peut donner de l'esprit surtout aux filles paraît-il il peut même engendrer la vie, ce qui est stupéfiant alors nous insistons sur le plaisir à donner sur le plaisir à prendre on m'aime j'aime donc je suis donc j'apprends bref nous nous méfions de la dictature de la technique pour la technique de la barre mise trop haut des parcours du combattant pour celles et pour ceux qui n'ont pas du tout envie de se battre l'important est de mettre en confiance et de donner confiance avant d'imposer quelque chose le savoir est que tu es là dans le monde que tu n'es pas seul au monde que tu es en relation avec tout, avec toutes, avec tous, que tu deviens en permanence un toi toujours le même et toujours différent que l'apprendre doit être un plaisir je préconise par exemple pour les acteurs l'érotisme par la buccalité, je veux dire par la mastication des mots ainsi dans la Dernière Bande, Beckett en véritable artiste passeur de savoirs donne cette indication: il savoure le mot bobine cela veut dire qu'il le répète, plusieurs fois, qu'il s'en délecte, essayez, vous verrez venir le plaisir, bobine, bobine, bobine… et la difficulté avec mais avec quel plaisir Il faudrait aussi parler de la voix dans la transmission des savoirs ah j'aime beaucoup votre voix il y a aussi des voix insupportables quels savoirs la voix transmet-elle sont-ce les mêmes que le texte qu'elle profère il y a des voix effrayantes il y a des cooptations de voix pour chaque radio et Jaurès je vais te dire on l'entendait de l'autre côté du Vieux-Port que disait-il à ce moment je ne sais pas mais on peut dire qu'on l'entendait et c'est d'ailleurs ce qu'il voulait vous m'entendrez vous m'entendrez vous m'entendrez clamait-il et on l'a si bien entendu que… ça s'est terminé vilain Ce qui s'est tissé entre nous ce soir-là fut très riche réunis rien à perdre et rien à gagner nous avons été un peu comme des sages, ce qui est rare paisibles et perplexes, palabrant en confiance nous échangions des expériences, des pratiques, des tentatives, des interrogations mais aucune vérité définitive nous étions d'accord sur quelques essentiels non formulés nous avons ressenti cette grande émotion à se sentir penser ensemble quelque chose de bon et il en est resté un fragile émerveillement Il y a des peuples primitifs, tellement primitifs qu'ils ne connaissent pas le complément d'objet ainsi ils ne disent pas je vous parle mais je parle, vous écoutez, ce n'est pas un ordre mais un constat ils ne connaissent que les sujets actifs Ils appartiennent à des civilisations très anciennes qui survivent et nous influencent un peu au moins quelques uns d'entre nous ils pensent que le monde n'est pas une marchandise ils habitent des hautes montagnes Certains de leurs frères qui habitent les plaines pensent de même et ils précisent que l'homme ne peut vendre que ce qu'il peut emporter quand il s'en va seul et à pied mais nous malins, de l'argent plein les poches nous pouvons en emporter tant qu'on veut et acheter tout ce qu'on veut TOUT surtout des armes de destruction massive Nous qui, plutôt que d'une civilisation très ancienne, sommes d'une angoisse existentielle très profonde qui nous jette dans toutes les directions comme des chauffards, quand ils nous disent aussi que leur pensée est une étincelle du soleil nous pouvons leur dire que nous, notre pensée produit des étincelles nous sommes passés de l'homme qui a perdu son ombre de Chamiso à l'ombre qui a perdu son homme d'Hiroshima et quand nous entendons le mot Sciences traumatisme et réflexe nous voyons une grande lueur et nous entendons un grand boum Pour remettre l'homme à sa place le romancier Pierre Boulle a imaginé, cauchemar réjouissant que tout recommençait avec des singes aussi bornés que des humains on peut aussi imaginer cette utopie naïve et rousseauiste que tout pourrait recommencer avec des primitifs très primitifs qui maintiendraient l'humanité dans la voie des connaissances minimales de la sagesse non-rentable d'une citoyenneté dont nous n'avons aucune idée, d'un sens du sacré sans culpabilité initiale et d'une éthique qui nous visite parfois et si fugacement qu'il nous arrive de sourire comme les innocents que nous sommes sans le savoir

 

PEU CONNU HELAS

Sur une radio j'ai entendu un jour quelqu'un dire beaucoup de bien de moi. Puis il a ajouté que j'étais peu connu et qu'au fond j'avais tout fait pour ça. Il sous-entendait peut-être que je n'avais jamais rien joué ni rien édité, que j'avais fui la presse, que je m'étais retiré au désert, etc… Ce qui est absurde. Sans doute voulait-il plutôt dire que je n'avais pas fait tout ce qu'il fallait faire pour être plus connu. Mais cela pouvait-il le dire, ce qu'il faut faire, sans dévoiler sa propre stratégie? Pour moi disant cela, cette personne s'est sagement rangée dans le camp de la réaction, assise parmi ceux qui pensent que si un homme a été licencié, c'est qu'il l'a bien cherché, et que si une femme a été violée, c'est qu'elle l'a bien voulu. Car tout le monde sait qu'il est impossible de rengainer un sabre quand on agite son fourreau! Bref cette personne a choisi d'être avec ceux qui ne pensent pas par eux-mêmes et qui se contentent, c'est moins fatigant, de répéter des idées reçues. Je n'ai pas été consterné, ni au fond tellement surpris. Car enfin que suis-je aux yeux des assis, des installés, des singes savants, des adeptes de la réussite homologuée, des thuriféraires du pouvoir (quel qu'il soit), de celles et de ceux qui obéissent aux règles qu'il faut appliquer pour monter haut, qui savent ce qu'il ne faut pas dire et ce dont il ne faut pas parler, pour réussir. J'allais écrire pour obéir! Car il faut obéir pour réussir. Non seulement se plier devant les idées dominantes, les faire siennes et les mettre en pratique, et d'abord mépriser l'autre, et surtout fermer sa gueule. Toi par exemple qui te crois connu, dont le portrait peut apparaître à la télé et même à la couverture des magazines (chaque semaine des dizaines de stars), qu'as-tu fait pour cela, qu'as-tu évité de faire? Qui es-tu, et quelle est ta mesure pour décréter le niveau de notoriété de qui que ce soit? Sais-tu seulement que dans ce pays il y a des gens qui ne connaissent même pas le nom du Président de la République, et qui s'en foutent! Et des milliards n'ont jamais entendu les noms de Bouddha, de Jésus, de Mahomet. La gloire, ça va ça vient. C'est une chose très soluble, très volatile. Être connu, sincèrement, ça commence à combien de personnes? Fais froidement ce que tu as à faire et puis après… Cette personne qui semble, à ce qu'elle dit, avoir eu la chance de me connaître, elle devrait bénir son existence chaque jour pour cette chance et souhaiter que ça arrive à tout le monde, ouvrir des portes et donner à connaître, créer des occasions, susciter des rencontres, au lieu de regretter on ne sait pas trop quoi au fond. Ah combien ce genre de réflexion du " Peu connu " trahit de morgue et montre un manque immense de générosité, d'humanité, et simplement de cette humilité qui a toujours donné de la grandeur aux êtres. 11.02.02

 

ACTEUR AFRICAIN

JE PARLE A L'HOMME ET IL CROIT QUE JE PARLE A SA COULEUR J'ai commis bien des erreurs avec des actrices et des acteurs, très souvent sans m'en rendre compte. Et sans doute beaucoup plus encore que je ne pense. On croit qu'on se comprend parce qu'on parle la même langue. Il y a au moins deux erreurs dont je suis sûr, et que j'ai comprises après coup. Trop tard évidemment. Cet Africain, je l'avais apprécié chez lui, dans son pays et dans ses improvisations. Il a voulu venir. On a trouvé le principe du stage, car c'est très compliqué juridiquement, et il est venu. Globalement ce fut une bonne affaire pour lui. Mais l'opération n'a pas été ce qu'elle aurait dû être. A peine était-il arrivé que la peur sans doute s'est emparée de lui. Il ne sortait quasiment pas de son appartement. Il avait peur de tout. Lui de la ville comme nous de la forêt vierge, peut-être. Et peut-être aussi avait-il peur de nous, qui avons semé la terreur dans le monde. Je ne sais pas. Il avait surtout peur de ne pas réussir et il n'avait qu'une obsession: savoir son texte, ne pas se tromper. Il est vrai que nous n'avions plus beaucoup de temps, à cause des formalités interminables. Cependant, il y avait moyen de faire du bon travail. Mais il n'écoutait pas ce que je disais. Rien. Ca n'a pas été la catastrophe, mais il n'y a pas eu de lendemains à la création. Avec ce Beur ce fut presque pareil dans un autre spectacle et dans une autre époque. Il jouait le rôle d'un immigré, il n'a pas su prendre la distance et il a pris ce que je lui disais non pas comme des critiques à lui comme acteur, mais comme des flèches racistes à lui en tant qu'homme. Ce fut un immense malentendu. Il a souffert. Moi aussi. Il ne parvenait pas à faire des choses très faciles. Inhibé complètement, il ne devait plus rien entendre, ne comprenait plus rien, ni moi non plus. Je n'ai pas su m'y prendre. Le résultat ne fut pas bon. Et j'ai continué à m'interroger. L'être social détermine la conscience. Avec sa couleur, avec son histoire, avec le racisme ambiant, un Africain n'est pas un Européen et peut-être se sent-il moins égal, ou tout simplement en danger? Les méfaits de la colonisation agissent encore entre nous. Chacun porte son histoire avec lui, ses traumatismes, et si peu que ce soit qu'il y ait du pouvoir, le mal empire. Car nous sommes quelque part de l'empire du mal les héritiers. Nous parlions la même langue. Ce n'était pas un acteur comme un autre. L'autre non plus. Aucun acteur n'est comme un autre. Il faudrait un peu plus y penser. Mais comment? Comment empêcher que coïncident chez un acteur le handicap individuel moteur et " le handicap ethnique " vécu comme un frein? Comment empêcher cet acteur de vivre son origine comme un handicap, et comment lui offrir l'occasion de vivre pleinement son handicap ontologique qui est on tremplin artistique et sa caverne d'ali baba? Est-ce en lui faisant jouer autre chose que ce qu'il est? Peut-être. Mais alors qui jouera le beur, un blanc? Et un gros le maigre, un jeune le vieillard et une femme l'homme? 04.02.03

 

MOI ENGAGÉ? - MAIS OUI! - AH BON…

Editions Périphérie théâtre des charmes place des carmes 84000AVIGNON On trouvera dans cette brochure la communication faite le 22 Mai 2003 au Colloque international de Paris X- Nanterre: POUR UNE HISTOIRE CRITIQUE DU SPECTACLE MILITANT Organisé par l'équipe d'accueil EA 3458 Représentation. Recherches théâtrales et cinématographiques Département des Arts du Spectacle Université Paris X-Nanterre 200 avenue e la République 92001 NANTERE cedex Christian Biet Olivier Neveux Le texte ici complet a dû subir quelques coupures pour que la communication ne dure pas plus de 25 minutes. Il mériterait quelques développements et explications complémentaires. Nous en aurons bientôt l'occasion. A la prochaine rentrée. La veille d'annoncer le programme de la 41ème saison, ce sera du samedi 27 septembre 2003 à 14 H au dimanche 28 à 18 H, tout un week-end consacré à la récolte chronologique et à la vidéo-fixation des souvenirs sur le thème des 40 saisons du Théâtre des Carmes dont le premier spectacle, Le Pilote d'Hiroshima, a été créé le 17 décembre 1963.

J'ai été qualifié d'auteur engagé. Je ne sais pas très bien pour quelle raison. Ce que je peux résumer ainsi: - Engagé moi? - Mais oui! - Ah bon… Ce petit dialogue fut le titre pour cette communication avant sa rédaction. Il rend compte de ma perplexité a priori devant ce concept d'engagement qui ne m'a jamais paru échapper tout à fait au contexte militaire, et à la tenue de combat avec feuillage, sans parler des feuillets. Pour mieux positiver j'ai ensuite pensé donner pour titre cette citation: L'engagement du fœtus précède la descente et le dégagement. Car si engagement il y a, je ne le vois déboucher que, non pas sur une prise de pouvoir mais sur ma propre et complète naissance. Car en vérité, nous sommes encore à naître. Naître à ce qui serait la vraie vie pleine et entière d'un être libre. Ce qui ne peut s'obtenir qu'avec tous les autres. Peut-être me suis-je enivré d'une formidable utopie, le bonheur avec toutes et tous. Cependant malgré toutes les dénégations que je pourrais formuler, je reconnais en venant ici que j'appartiens bien à la cohorte des tarés, des ringards, des esclaves, des sectaires, des esprits secs, de celles et de ceux qui n'ont rien compris, qui se sont battus et pour certains qui se battent encore contre des moulins et pour tout dire de celles et de ceux qui méritent les injures, les ironies et les ricanements, les calomnies, les accusations, les dénonciations, les volontés de nuire, de clouer au pilori, et surtout de faire fuir le public, tout cela venant des bien-pensants, des braves gens, et surtout des distingués tels cette journaliste qui écrit dans le monde du 26 mars dernier, abandonné par un spectateur: "Mais réduire ce film à son aspect militant serait faire injure à son auteur." Elle a tout dit d'un coup. Et moi je pense aussi depuis longtemps que les termes d'engagé et de militant sont plutôt des injures. Ces termes relèvent plus du monde policier et de la délation que du monde de la littérature et des arts. Ces termes permettent de réduire les œuvres, et ainsi de les occulter, et de tenter de les faire disparaître. La question serait de savoir pourquoi et au profit de qui. Je fais remarquer au passage qu'il y a pire encore que de dire "c'est un spectacle engagé" ou militant, ou même que "c'est de l'agit-prop", c'est de dire "c'est un spectacle poétique", tare rédhibitoire. Je reconnais avoir donné en 74 une représentation qui se voulait engagée mais je jure n'avoir jamais voulu faire un spectacle poétique! Et encore moins esthétique, du moins au sens qu'on attribue généralement et à tort à ce mot, quand on devrait plutôt dire maniéré, joli, gentil, convenable, de bon goût... Même l'agit-prop a une esthétique. Il n'y a pas l'Esthétique à majuscule et au-dessus de tout. Il y a des esthétiques. Et je pense que l'esthétique est la pointe avancée d'une éthique, et d'une cosmovision. L'esthétique c'est comme la gastronomie, mais il y a beaucoup trop de gens qui croient que la gastronomie c'est la sauce! Sans doute qu'une personne s'interrogera au cours de ce colloque sur le terrorisme des mots employés par des critiques qui préfèrent juger très vite plutôt que de s'interroger. Chemin faisant il vit le cou du chien pelé. Qu'est cela lui dit-il. - Rien! - Quoi, rien? - Peu de chose. - Mais encore? - Le collier dont je suis attaché, de ce que vous voyez est peut-être la cause. - Attaché, dit le loup. Vous ne courez donc pas où vous voulez? - Pas toujours mais qu'importe… J'avoue être dans la catégorie incriminée depuis avant 66 et y être resté bien après les années 70, et même jusqu'à aujourd'hui. Mais j'ai un peu évolué je crois. En particulier en ramenant la contradiction dans un seul individu . Ce qui permet des économies! Je plaide coupable mais paradoxalement j'affirme que ce n'est pas de ma faute. J'y suis tombé dedans tout petit. Oh je ne faisais pas du théâtre dit engagé dans mon grenier, étant enfant. Je n'avais pas de grenier. J'ai découvert le théâtre très tard quand j'étais déjà atteint par le mal. Tous mes malheurs ont commencé je crois l'été où voulant m'entraîner à la traduction j'ai acheté un magazine en langue anglaise dans lequel j'ai trouvé un grand reportage sur ce qui s'était passé à Hiroshima, le 6 août 45, où une démocratie a produit une esthétique à la mesure de son éthique dont on voit chaque jour et partout dans le monde les effets dévastateurs. De ce que j'ai lu, j'en ai été marqué définitivement. J'ai écrit une pièce, puis une deuxième puis une troisième que j'ai montée et comme il y a de cela 40 ans, il faudrait en écrire une quatrième dans laquelle le pilote dirait, me semble-t-il: Je suis un terroriste. A cette époque-là je suis donc tombé dans le monde moderne. L'année d'après je suis tombé dans le théâtre, à cause d'un professeur de philosophie qui ne pouvait pas s'en tenir au spéculatif pur, qui cherchait toujours à nous faire toucher du doigt la réalité. Et me voilà enquêtant sur une panne électrique ou, je ne sais plus pourquoi mais à cause de lui, taillant dans une pièce de théâtre pour en faire une adaptation, en toute innocence, moi un ignare, un non-littéraire et pas du tout artiste. Et là-dessus dans cette école est arrivé Gabriel Monnet et puis les grands stages d'été. Cinq semaines à monter un classique, rencontrer les œuvres de Brecht, ou croiser Michel Vinaver tout jeune quand il écrivait les Coréens. Rien que le titre annonce la couleur… C'était à Annecy presque avant le Déluge. Il m'est arrivé de me demander s'il n'y a pas eu à une époque, une vaste conspiration pour drainer les jeunes talents dans la voie sans issue du théâtre pour tous, de les attendrir, et les enfermer dans l'humanisme, au lieu de les endurcir et de les propulser vers Hollywood. En vérité, mon premier rôle fut le Père Noël! Et puis le Groupe Théâtral Universitaire d'Aix. Et puis le passage à Paris. Je n'y suis pas resté. Oh j'aimais cette ville mais je devais m'y sentir en pays étranger, sans encore savoir pourquoi. Et je n'y ai pas fait des rencontres décisives. Par les circonstances de la vie je me suis retrouvé à Avignon, sans l'avoir choisi, comme ça, à cause d'un mal de dents. Les autres Jacqueline et Bertrand qui y étaient déjà, faisaient un peu de l'amateur avec la romancière Elisabeth Barbier, amie de Vilar et voilà que je me suis retrouvé régisseur au Festival. Tout près de Vilar et de Philipe. J'aurais pu me retrouver au Théâtre Municipal et lever l'ancre avec les Galas Karsenty. Non, ce fut le Théâtre National Populaire. Que voulez-vous Monsieur le Président, on choisit pas mais ça vous marque, même si vous avez l'esprit très critique. Et on se retrouve un jour au banc des accusés. Plus tard je suis tombé dans le marxisme, et tout seul en plus. Je ne peux accuser personne de m'avoir influencé. A Champfleury où j'habitais il y avait le Palais Paul Vidal qui servait pour la Foire et dans lequel se déroulaient toutes sortes d'activités. Entre autres la Fête d'hiver de la Marseillaise, avec sa librairie. Brochures. Salaire, prix et profit, la Violence dans l'histoire, etc… Tu feuillettes, tu achètes… Et plus tard Le Capital… Les livres peuvent faire des ravages. On comprend pourquoi il y en a qui les interdisent ou qui les brûlent. Moi par exemple je ne serais pas tombé dans ces lectures, je serais peut-être un honorable retraité de l'enseignement, un auteur à succès de théâtre de boulevard, un académicien, qui sait, ou même un mort définitif… Mais non je suis tombé dans Prolétaires de tous les pays unissez-vous, alors je me suis uni, d'ailleurs plus à moi-même qu'aux autres mais ça revient au même, et me voilà aujourd'hui avec l'étoile rouge au front. Bien sûr l'engagé au sens du spectateur qui devient acteur, ça existe. Il ne se contente plus de regarder ce qui se passe, il voit soudain, il devient conscient, il s'implique, il se jette dans l'action, il s'engage, il pousse à la roue et il se salit les mains. Ainsi certains qui assistent à un combat, prennent parti pour un des deux camps, pour Pozzo ou pour Lucky. Moi je n'ai pas pris parti, ni pour les uns, ni pour les autres. Je suis tombé avec les autres, tous les autres de tous les pays, comme beaucoup d'autres sans doute. Et il n'y a pas d'ange gardien qui te retienne. Il y a là-dedans matière à une grande tragédie. Un vrai théâtre de la Cruauté comme celui de la Maladie que nous portons malgré nous sans le savoir. Mon frère cadet était un militant communiste farouche qui se battait contre le capitalisme. Il est mort d'un cancer de l'amiante qui met trente ans à se déclarer. Cela signifie qu'il se battait contre un ennemi qui lui avait déjà inoculé la mort. Il était dans la bataille, déjà mort, sans le savoir. Mais quelque chose en lui peut-être le savait, car il était une force de la nature, et la vie même. Et il vivait… Mais bien sûr à côté d'Œdipe-Roi, d'Hamlet et de toutes les histoires de papa-maman, c'est peut-être pas comme tragédie un sujet assez passionnant, trop quotidien... Alors je l'ai écrit en occitan. Bref je suis tombé dans le nucléaire c'est à dire dans la modernité, puis dans le théâtre, puis dans le marxisme et tout ça sans le vouloir. Il ne me manquait plus qu'un théâtre. Je l'ai trouvé par hasard encore en 63 et là prenant notre envol avec le Pilote d'Hiroshima, de pièce en pièce on n'a plus arrêté et tout est devenu de plus en plus irréversible, irrémédiable. Alors autant continuer. Il y avait toujours une question, une angoisse qui nous travaillait l'être. Essayer de comprendre pourquoi, de même qu'Ho Chi Minh, Johnson clame: "C'est toi l'envahisseur?", c'est pas de l'engagement ça, mais l'analyse concrète de la situation concrète. Et pris entre le Hipppie Bleu et le Garde Rouge, comment dire, autrement qu'avec les blousons noirs de Zone Rouge, la douleur que nous ressentions à l'exécution de Guevara dont les portraits fleurissent les manifs, comme celle de Gênes. Gênes 2001, le meurtre de Carlo Giuliani. J'ai écrit et créé l'an passé une pièce. Une fille accuse son père. Ils se disputent ils argumentent. Chacun s'exprime. Moi je ne prends pas parti. Je ne choisis pas un camp. Je souffre aussi de ce père. Mais je crois que le seul fait de donner la parole à l'autre, à la fille contre son père, à la femme contre le mari, à l'ouvrier contre le patron, c'est considéré comme attentatoire au pouvoir et à la dignité du père, du mari, du patron. C'est peut-être ça l'erreur, le mauvais goût, si tu donnes la parole, je veux dire si tu permets de parler à ceux qui sont considérés par les puissants, les nantis et tous les majoritaires silencieux comme devant fermer leur gueule, tu fais une œuvre militante, engagée, et jugée simpliste, réductrice… au moment même où tu ouvres des portes et des fenêtres, où tu essaies de te dégager des poncifs et d'élargir les perspectives. A la fin de 68, après Zone Rouge, après Les Clowns et Lola Pélican, après Mai 68 qui fut la fin des espérances nées en 66, à l'aube du 1er janvier 69 après avoir dansé toutes la nuit de fin d'année, nous décidâmes de suivre une juste ligne de masse. Cette fois on était en plein dans la marmite et parfaitement irrécupérables. Cette nuit-là, nous étions dans une maison de village. Sur le mur à côté du portail Jean-Marc avait bombé: L'IMAGINATION N'A PAS PRIS LE POUVOIR MAIS ON EST CONTENT QUAND MÊME. Et tout de suite après les fêtes nous avons pris pour thème la lutte des classes en nous fondant sur la première phrase du Capital: La richesse des sociétés dans lesquelles règnent le mode de production capitaliste s'annonce comme une immense accumulation de marchandises. La première phrase de la Bible: Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, je ne vois pas ce que je peux en faire. Tandis que l'autre… Nous nous sommes emparés du concept du Parti Communiste sur le Capitalisme Monopoliste d'Etat. Nous avons pris pour sujet le démantèlement des voies ferrées, à la SNCF puisque la classe ouvrière était surtout représentée à Avignon par les cheminots du Dépôt des Rotondes. Et le 13 mai 69 nous avons créé le Petit Train de Monsieur Kamodé dans des décors bleu blanc rouge d'Ernest, une pièce didactique destinée aux BFM, les bons français moyens. A gauche l'usine et Peuple tout en rouge qui marche avec des cothurnes, à droite le tas des marchandises où trône Monsieur Kamodé tout en bleu, et au centre l'hexagone sur lequel est couchée Arachné dans sa robe de rails bleus et rouges. Et en face les spectateurs en hémicycle sur des pliants. Pendant le Festival qui suit, Bernard Mounier qui dirige alors la Maison de la Culture du Havre voit ce spectacle. Il me propose de venir au Havre de réagir, d'écrire une pièce et de la créer là-bas. Je précise là encore que je n'ai rien demandé. Je n'ai souvent fait que répondre à des demandes. Avec ou sans thème suggéré. - Viens au Havre! - Viens aux Ulis! - Viens à Bègles! - Viens à Montauban! - Lis ce texte de Gautier-Sauzin et dis-moi si tu peux en sortir quelque chose? - Ecris-nous un Jaurès pour créer à Carmaux. - Cent mille francs pour un truc au Palace! - On va faire chacun une création à partir de ce tableau, si tu as une idée, fais un spectacle ! - Une création de 40 minutes dans la forêt d'Uzeste. - Une création en Ile de France. - Une création en Italie… - Viens par ici ! Viens par là ! Et moi bonne pâte, j'y vais. Dans toutes ces propositions, un budget plus ou moins important et rien de plus. Dans tous les cas je n'ai jamais reçu aucune directive. Je n'ai en fait jamais été engagé par personne pour occuper un emploi salarié et me tenir aux ordres. Engagé c'est bien ce que ça veut dire: recevoir des gages pour obéir à quelqu'un! Moi je me suis toujours considéré plutôt comme un appelé! Beaucoup d'appelés, peu d'élus. La réponse beaucoup plus tard. Un ou deux siècles ! J'aurais bien aimé d'ailleurs. Etre engagé. Etre payé pour écrire avec des directives précises. Savoir ce qu'il faut dire. Etre bardé de certitudes. Disposer de tout un attirail et d'un appui logistique. Avoir peut-être des aides qui vous mâchent le travail, vous fournissent les mots, les expressions, les documents, les sujets bien sûr... Et 39 heures par semaine, le rêve! Jamais rien eu de tout cela. N'ai dû en faire qu'à ma tête. Qui ne savait pas, la pauvre, qui ne sait toujours pas où elle en est exactement. Et qui cherche. Oh y a toujours une idée qui s'impose. Tu rencontres par exemple un très beau personnage dans l'histoire: Akhénaton, Giordano Bruno, Robespierre. Tu as envie de le faire connaître à d'autres. Et pour cela il faut le mettre dans une situation intense, avec d'autres personnages? Le théâtre ça passe par des situations fortes qu'il faut trouver. Ca peut durer, la recherche! Pendant vingt ans j'ai laissé piétiner Robespierre, avant de découvrir la situation qui me permettrait de le mettre sur la scène, autrement que dans une de ces pièces convenues sur la Révolution. Et pour chaque sujet, une dramaturgie, une scénographie particulières. Car on n'a pas un moule dans lequel couler tous les thèmes, les uns après les autres. Il existait au Havre depuis 68 une commission qui regroupait tous les délégués culturels de toutes les entreprises de cette ville très récente et très ouvrière. Armand Salacrou avait écrit Boulevard Durand, l'histoire du syndicaliste Jules Durand, innocent inculpé du meurtre d'un docker, condamné à mort et devenu fou. A l'époque de cette tragédie il n'y avait que des dockers charbonniers dans ce port. Je me suis posé la question de savoir quel travailleur pourrait représenter l'importante classe ouvrière très diversifiée en 1970. Cette question fondamentale de dramaturgie, au lieu d'y répondre et de choisir un personnage, j'en ai fait tout un deuxième acte dans lequel on passe en revue des héros potentiels. Au premier acte et dans ces circonstances, plutôt que de m'appuyer sur la Bible, ce qui eut été plus œcuménique peut-être, je commençais par illustrer le livre premier du Capital sur l'homme qui cherche à vendre sa seule marchandise, sa force de travail. Pour se procurer un poisson pour manger, il doit vendre le poisson qu'il a dans le corps. Avant d'aller au marché pour acheter, il doit aller au marché pour se vendre. Et je me rends compte aujourd'hui qu'avec le poisson, il y avait du christique là-dedans. La preuve que nous ne contrôlons pas tout, ô confrères en écriture, et que malgré les filtres, il y a peut-être toujours des voix étrangères dans toutes les voix. C'était Emballage, une pièce écrite en collaboration avec les travailleurs et créé à la Bourse du Travail du Havre. C'est à l'occasion de ce spectacle que nous nous sommes posés la question de savoir si l'humour était révolutionnaire. On a répondu non et d'un spectacle épique de deux heures on a tiré une sorte de spectacle bizarre, elliptique et fumeux d'une heure. Invités par Guy à Bordeaux on l'a joué quatre fois. Les grands critiques étaient là et quand ils ont estimé que c'était de loin notre meilleur spectacle, nous sommes revenus aussitôt à la première version, considérant en fin de compte que l'humour était révolutionnaire, et dans cette voix-là j'ai fait quand même des progrès! Une pièce en engendre toujours une autre. Mais souvent bien différente. Après Emballage au Havre, A Bec et à Griffes à Avignon. Il peut même arriver qu'une contradiction brutale dans laquelle je me trouve engendre aussi une pièce. Voici deux exemples de la même époque, 70-71. On joue Emballage dans un Centre Dramatique National, bien payés, mal accueillis, aucune publicité. Au retour, très en colère, on prend à bras-le-corps cette situation pour nous insupportable et il en sort La contradiction dans l'œuf et l'œuf dans la contradiction. Selon Engels, selon Mao. Le germe dans l'œuf se nourrit de l'ancien, le contenu de l'œuf et quand il naît on conclut dialectiquement que le nouveau s'est développé au détriment de l'ancien. Une autre fois un autre directeur de CDN, metteur en scène, me demande une création. - A quoi tu travailles en ce moment? - Sur Rosa Lux… Pas eu le temps de terminer le nom qu'il s'exclame! - Moi quand Gatti écrit le Général Franco, pas d'accord… etc… Entre parenthèses c'est Gatti qui m'avait parlé de Rosa Luxembourg… - Et tu as quelque chose d'autre? - La Peste de Marseille en 1720! - Eh bien voilà! Ça c'est un sujet! Du coup j'ai écrit Rosa Lux. C'est l'histoire d'un narrateur qui lance les chiennes de l'imagination pour évoquer la peste de Marseille. Elles commencent et tout à coup elles font apparaître Rosa Luxembourg. Plusieurs fois de suite. On devait la créer et la jouer au moins vingt fois, puis ce fut cinq fois et finalement on ne l'a pas jouée dans cet autre Centre Dramatique. Dans ces circonstances-là moi je suis effectivement toujours engagé… dans l'action créatrice, dans le présent, dans le dialogue, enfin, dans le non-dialogue. Mais de nous deux le Directeur en place et moi, l'engagé, le politique, le militant, le militaire, c'est qui? Avec cette Rosa j'ai eu aussi des problèmes nouveaux avec trois ou quatre spectateurs qui avaient aimé Emballage et qui ne trouvaient pas leur compte dans cet autre rapport à l'histoire et au théâtre. J'étais en scène et tout en jouant je me disputais avec eux, un ou deux en particulier à Toulouse et à Lyon. Car les appréciateurs, pour ne pas dire les admirateurs, peuvent être redoutables. On peut tout craindre de leur part. Ils veulent dire du bien et peuvent faire un mal terrible, innocemment. Ils sont même capables de vous lancer la horde sauvage entre les pattes. Car ceux qui sont les plus pénibles en général sont les croyants. Ils ont des certitudes. Ils savent ce qui est bon et ce qui doit être fait. On voit le problème à très grande échelle en ce moment, qui obstrue tous les horizons. Les croyants purs et durs, voilà un aspect de la militance qu'il faudrait examiner. Je n'ai jamais tellement cherché à avoir raison. J'ai voulu dire ce que je ressentais. Je n'ai jamais polémiqué avec aucun journaliste. Et pourtant j'ai lu beaucoup de choses, méchancetés ou louanges qui m'ont gêné. Mais je suis pour la liberté de la presse, malgré tout! Et puis elle passe, les œuvres restent. Les idées reçues aussi, malheureusement. On aurait tendance à nous présenter comme des obtus qui essaieraient de mettre en application une idéologie alors que nous ne sommes, mes nombreux confrères et moi, que des types qui sont aux prises avec toutes les lignes de force de l'existence, en contact, en sympathie et parfois en conflit, avec des quantités de gens et que mus par une espèce d'utopie et de sacré, aux sourds et aux aveugles volontaires, nous essayons de faire voir et de faire entendre un non-vu et un non-dit qui nous paraissent essentiels à connaître pour le bonheur et pour la dignité. Et c'est le seul désir de vivre libre qui parle, pas une théorie. Je ne vais pas passer en revue toutes les époques de mon existence jusqu'à aujourd'hui, ni même jusqu'à la fin des années soixante-dix. Cependant je veux en évoquer encore une qui sort des précédentes et qui a généré les suivantes. Avec la Contradiction dans l'œuf, on a pris pour personnage représentatif, un petit éleveur du Gard et du coup on a mis la main aux marionnettes et le pied en Occitanie d'où on sortait sans trop le savoir et qu'on a découverte avec passion. On était de retour chez nous. On a fait beaucoup de choses. On a organisé des Rencontres. On a créé des pièces importantes: La Madone des Ordures, Gaston Domnici et le dernier soir que nous jouions Esclamonda l'héroïne cathare, j'ai levé la main et j'ai dit: Notre prochain spectacle Géronimo, Ugh! Je ne sais pas pourquoi mais du coup les jours d'après, alors que nous campions à Montségur, j'ai découvert l'homme têtu qui incarne totalement la résistance armée, et parce qu'il n'y avait plus que cette chose à faire et parce qu'en même temps il ne fallait pas la faire, il a fait la dernière chose à faire. Et j'en ai fait le prototype du rebelle occitan. Ainsi les pièces naissent aussi du hasard, d'un seul mot, d'une image, quand on n'est pas fermé, quand on saisit tout ce qui passe à portée de la main, à portée de l'imaginaire. Quand on vit. Et quand on vit, quand on veut vivre comme un humain parmi des humains, dignement, on est tout de suite dans la subversion, c'est à dire la version aquatique. Ou alors il faut se taire, fermer les yeux et se boucher les oreilles. Et rester assis. Et reposer en paix. Je me suis attaché à montrer que je n'étais pour rien dans les orientations principales de mon existence. J'ai été porté par les évènements. J'ai répondu à des demandes. Je n'ai pas fait exprès. Je suis comme n'importe quel humain, un personnage tragique parce que quelque chose s'exprime à travers moi, et que je ne contrôle pas! Ça me tombe dessus. Je plaide coupable, mais non responsable. Les personnes qui pensent maintenant que je suis un irresponsable ont raison. Oui un irresponsable, évidemment puisque je suis un artiste, j'ai gardé mon âme d'enfant comme ils disent, un innocent, un ravi de la crèche donc un non-engagé, l'instrument du destin, la pauvre créature de Frankenstein qui va crever dans les glaces du pôle Nord. Ça la traverse tout cela qui doit s'accomplir. Le Yéti par exemple, ce n'est pas moi qui suis allé le chercher, j'aurais eu trop honte. C'est lui qui est venu et qui a voulu que je le représente comme parangon de l'exclu. C'était au matin du 1er janvier 1992. Le Yéti qui débarque sans crier gare! Car il y a des personnages qui ne s'embarrassent pas d'attendre et qui font un peu ce qu'ils veulent. Qui vous tombent dessus et auxquels il faut obéir! Engagé par le Yéti eh oui! Ou par Marie No Man's Land! Ou par tout autre personnage. Ou même par une simple image, celle de ce type traqué par un projecteur qui a donné Napalm et cette interrogation d'Olivier Todd lors de la création: Comment se fait-il que la première pièce sur le Vietnam soit créée à Avignon? C'est vrai qu'en France tout ce qui ne sort pas de Paris, laisse perplexe! Il faut dire que pour parler du Vietnam selon la méthode traditionnelle à l'époque, c'est à dire l'allusion, j'avais fait une adaptation des Perses d'Eschyle car les traductions des classiques grecs étaient alors injouables, impossibles à proférer. Nous avons monté cette pièce. Ce fut le plus épouvantable spectacle que nous ayions monté. Pour corriger le tir, nous avons donc joué Napalm, la guerre du Vietnam à bras-le-corps et remonté le texte des Perses, en pur théâtre, à trois en blousons noirs sous le titre de Xerxès. C'était du théâtre athlétique. Après la situation et les personnages, il faut s'attraper avec la langue française, ce qui n'est pas une petite affaire, cet engagement-là. C'est un peu comme essayer de creuser un trou parfaitement cylindrique dans du sable. La seule certitude c'est qu'il y a toujours comme un malaise... Mais aussi quel plaisir, l'écriture, n'est-ce pas, ô dramaturges! J'aurais aimé vous entretenir: - de la culture occitane et de la diglossie, - de l'Acteur Sud, - du principe de représentation provençal et méditerranéen, - de la fameuse distance, d'Aristote à nos jours, - du décor comme soporifique, - du micro comme préservatif et comme canal de Big Brother, - du théâtre avec les enfants, les lycéens, les étudiants, - de la catharsis à notre époque, - du pathos et de la complaisance, - des mérites comparés des uns, nous les occidentaux, et des autres, les primitifs et sous-développés, à notre détriment, - de notre manifeste de 66 : Ne vous laissez pas cultiver par n'importe qui, la culture aux égouts, les classiques au poteau, lavez-vous le cerveau, etc… - des idées dominantes qui étouffent les êtres: l'homme est méchant, la femme est inférieure, l'enfant est petit, et celui qui sort de ces idées est un criminel, - du combat dans lequel depuis si longtemps je suis engagé corps et âme contre lyrisme de pacotille pour endormir le monde en relevant le ton à la fin de chaque vers, de chaque membre de phrase et presque de chaque mot, et contre parigotisme pour s'encanailler tous ensemble, en avalant les mots, en faisant des élisions, en ne respectant pas les douze pieds, lyrisme et parigotisme, voilà les monstres, les deux mamelles empoisonnées auxquelles s'allaite la jeunesse, avec l'aide du mauvais exemple de presque tous les anciens, et des médias, Nous partîm' cinq cents mais par un prompt renfort Nous nous vîm'trois mille en arrivant au port Tant à nous voir marcher avec un tel visag'… - et vous entretenir encore de bien d'autres sujets qui relèvent tous plus ou moins du sujet qui nous occupe, - et tout particulièrement de cette question délicate du prix de revient de l'engagement. La liberté n'est pas une marchandise mais elle coûte quand même très cher. J'ai toujours eu le sentiment que je tentais de me dégager, de me désentraver et de me libérer peu à peu avec l'aide de toutes et tous les autres. Un type qui est en train de se noyer et qui se débat, je ne pense pas qu'il ait un programme politique. Il ne milite pas. Il ne fait pas de prosélytisme. Il essaie de respirer, de surnager, de résister, de se maintenir en surface, de se dégager pour survivre, de s'en sortir. Sans compter celles et ceux qui se noient sans le savoir, nous sommes nombreux à être dans cette situation désespérée, et quelques uns se viennent en aide, se soutiennent, se donnent des conseils. Ils se débattent en chœur. Ils n'ont souvent pas le temps de se demander s'ils ne se trompent pas de voie. De toute manière c'est très souvent trop tard pour bifurquer, pour faire marche arrière. A moins de tomber à genoux et de crier: Je crois, personne ne croira à un changement. Tout de nous devient suspect. Le présumé innocent n'existe pas en ce domaine, et on sent autour de soi comme une envie de tuer. D'où ce silence à partir d'un certain moment… Si on réfléchit mieux, comme miroir, on peut aussi penser que s'engager et militer c'est une manière de remuer pour éviter la noyade mentale, et la noyade générale. Narcisse se penche au-dessus de l'eau et il comprend qu'il y en a un qui mérite de vivre, lui-même, une étonnante découverte! L'engagement au fond, je ne sais pas à quoi ça a servi, à quoi ça sert encore. Peut-être à tenir quelques consciences en éveil? Peut-être à retarder le pire, sinon à l'empêcher? Ça doit quand même bien servir à quelque chose puisque les installés s'y opposent. Avez-vous étudié les censures insidieuses? Les comités d'experts, les intermittents du spectacle, le démantèlement des services publics… Nous avons quelques ennemis féroces. Mais ce qui me réjouit beaucoup, c'est que nous sommes encore là, vivants, et que -pour reprendre une blague de fous du bon vieux temps- nous pouvons voir les encagés qui nous montrent du doigt et qui, de derrière leurs barreaux, croient que c'est nous, les engagés, qui sommes enfermés, tandis que nous allons, nous, camarades, et tous les jeunes et nouveaux et nombreux résistants et guérilleros qui apparaissent. Oui nous allons au milieu d'un monde tellement plein de sujets d'indignation et de colère qu'on se sent immortels, n'est-ce pas, tellement il y a à faire! Et là alors se dresse la terrible question du style! Et des coupures… FIN

APPENDICES APPEL Ne vous gargarisez pas d'une émotion factice et n'avalez pas des syllabes et pied à pied dites vos vers. Tordez le cou à l'éloquence et à la vulgarité! Devenez des simples tuyaux!

LE BON TON Le bon ton c'est le ton convenu! Il y a le ton convenu du politique, le ton convenu du vendeur, le ton convenu du journaliste d'autant plus identifiables qu'ils cherchent à nous faire prendre des vessies pour des lanternes, à nous arnaquer, à nous mentir. On s'en rend compte, on ne dit rien, on accepte, on joue le jeu des dupes. Et ainsi de convention en convention rien ne se dit et rien ne bouge. De même il y a un ton convenu de l'acteur, c'est la langue de bois de la sensiblerie. Ça parle pour ne rien dire, pour bercer, pour endormir. Pour faire croire qu'on ressent toutes et tous la même chose, qu'on est tous d'accord, au fond, et qu'on se sent très bien ensemble, malgré tout.

LE GÉANT ANTÉE C'était un géant qui pour reprendre ses forces, devait obligatoirement toucher terre. Dans la lutte, il était redoutable. Hercule vint à bout de lui en le maintenant longtemps dans ses bras, en l'air, et il s'épuisa, loin de sa terre-mère. Ainsi l'acteur qui s'élance sur les petites ailes du lyrisme, qui chantonne, qui s'évade vers les nuées au lieu de rester avec nous, terre à terre, il perd ses forces. On ne voit plus un type en train de vivre, de parler, de penser mais un type qui joue à l'ange, au distingué qui vibre et qui en plus parigotise. Le malheureux!

NOUS NE SOMMES PAS DES POLITIQUES

Il s'agit du texte qui paraît dans notre dépliant N°154, contenant le programme complet de nos spectacles pendant le 38ème Festival Off. Nous les gens de théâtre nous ne sommes pas des politiques. Pas du tout. Il y a entre les politiques et nous une très grande différence. Il y a même un abîme que nous avons laissé franchir par quelques journalistes, des critiques malveillants qui mélangent tout, qui lancent des ponts d'âneries, et pas des ponts aux ânes, et créent des confusions. Pour ne pas polémiquer, nous avons laissé dire et écrire… Nous sur scène, en règle générale, nous ne ponctuons nos tirades ni du geste ni de la voix comme les politiques ont tendance à le faire dans leurs discours, car il y a toujours un tribun des temps anciens qui s'agite en secret en eux. Ils ponctuent avec ferveur, avec fureur pour démontrer peut-être qu'ils croient à ce qu'ils disent ou parce qu'ils croient que les gens ne comprennent rien. Oui, ils veulent convaincre, ils veulent démontrer, preuves en mains. Ils ont toujours des chiffres, des statistiques à la bouche. Mais nous les gens de théâtre nous n'avons pas à démontrer mais à montrer, ce qui est bien différent, à donner à voir et à entendre. Et que chacun ensuite se fasse son opinion. Je concède que, à part moi et quelques autres, la seule ressemblance qu'il y ait entre la majorité des gens de théâtre et la majorité des politiques est une certaine tendance très profonde qu'ils ont à faire du lyrisme, pour montrer qu'ils sont sensibles, qu'ils ressentent des choses, qu'ils peuvent s'émouvoir et pour cela, ils relèvent la fin de toutes leurs phrases. Ils chantent quand ils parlent, comme la plupart de nos actrices et acteurs. Le plus étonnant est que le public dans tous les cas accepte cette convention que j'appelle de la petite chèvre de monsieur Seguin qu'elle était jolie et nia nia nia… telle que récitée à l'école. Certes, nous sommes préoccupés de gagner notre vie avec notre art, et avec l'aide des pouvoirs publics, et pour cela de plaire qui est le grand art dont personne ne connaît vraiment les règles. Mais les œuvres ne dépendent pas des voix exprimées, blanches ou nulles. Elles ne sortent pas des urnes mais des âmes. De toute manière, je peux le dire franchement, n'en déplaise aux étiqueteurs, moi je ne suis pas un politique. Je n'ai pas de solution à proposer. Je ne dis pas: Venez voter pour moi, mais: Venez vous voir, quand nous jouons...

 

LA DOUBLE CATHARSIS

Ce devait être le jeudi 26 juillet 2003 vers 18:30 quand au cours d'une représentation des Inter-mittents Ressuscités, j'ai découvert en public la double catharsis. Il y a une vidéo de cette représentation. Je racontais depuis quelques jours la scène d'une spectatrice qui rencontre une actrice et qui lui explique qu'elle a besoin qu'on joue pour elle pour être allégée de toutes les horreurs qu'elle ressent en elle accumulées, et en retour l'actrice en grève lui explique qu'elle-même souffre de ne pas jouer, car elle ne peut pas elle-même s'alléger de son propre mal qu'elle ne peut évacuer qu'en jouant. Et chaque fois laissant cette image en suspens de ce duo, avec une impression de malaise et d'incompréhension de la situation, je disais c'est ce que nous appelons la catharsis ou purgation des passions et je passais pour illustration plus précise de cette fameuse catharsis à l'histoire du meurtre rituel symbolique du responsable du protocole par exemple qui soulage tous les intermittents! Je sentais bien que dans mon duo actrice-spec-tatrice il y avait autre chose que cette simple catharsis pour la spectatrice. Et l'actrice alors, son besoin impéri-eux de jouer, son malaise à en être privée, ça relevait de quoi? Et là soudain j'ai compris qu'il y avait la double catharsis! La chose jusqu'ici impensée! Aristote ne s'est, me semble-t-il, préoccupé que des spectateurs. Mais il y a aussi les acteurs. Et il m'apparut qu'il y avait une catharsis pour l'acteur comme il y en avait une pour le spectateur. C'est la même pour les deux et elle a une double fonction. L'acteur a besoin de jouer, de représen-ter un acte symbolique, le spectateur a besoin de voir cet acte représenté. C'est en quelque sorte un échange de bons procédés, une assistance mutuelle. Ils se font plaisir l'un à l'autre. Ils se purgent, ils se soulagent ensemble. Bien sûr il serait bon de relire les quelques lignes d'Aristote relatives à la catharsis. A.B. 27.07.03 Le voici! " Donc la tragédie est l'imitation d'une action de caractère élevé et complète, d'une certaine étendue, dans un langage relevé d'assaisonnements d'une espèce particulière selon les diverses parties, imitation qui est faite par des personnages en action et non au moyen d'un récit, et qui, suscitant pitié et crainte opère la purgation propre à pareilles émotions. J'appelle "langage relevé d'assaisonnements" celui qui a rythme, mélodie et chant, et j'entends par "assaisonnements d'une espèce particulière" que certaines parties sont exécutées simplement à l'aide du mètre, tandis eu d'autres, par contre, le sont à l'aide du chant." Au fond Aristote parle pour le corps social dans son ensemble.

 

PROJET DE LIVRE : VIVRE AVIGNON 2003

Laurent Villeret, Oui je me souviens de vous. Je vous envoie trois textes sur le sujet qui nous occupe. Le premier, bref récapitulatif, paraîtra dans notre dépliant de la rentrée. A part deux détails, je ne le développe pas plus. Le deuxième du 27.07.03 a été distribué, ou envoyé, à tous les participants de ce spectacle, pour garder trace et rappeler à chacune et chacun ce qui lui revient. Le troisième, à titre d'information, a paru dans l'Humanité le 16 juillet. J'étais pour la grève, par solidarité quasi obligée. Si un jour il n'y avait plus d'Intermittents, il n'y aurait peut-être plus de théâtre. Dès la fin juin je me disais et j'en parlais, que si nous entrions en grève, nous pourrions peut-être en profiter amorcer un travail pour une prochaine création. Cela n'aurait pas été possible dans le contexte tel qu'il s'est développé dès le tout début de juillet. Mais on discute, on brasse des situations, des personnages… Et ça peut toujours servir! La preuve… Le 10 juillet, assez tôt, je me suis demandé s'il ne faudrait pas écrire au président de la Répu-blique dans la perspective du 14 juillet (on peut toujours rêvé, ça finit par servir!) et alors j'ai pensé à ce titre L'Intermittent Ressuscité par le Président de la République. Mais la veille il y avait eu le Conseil des Ministres, et rien! Il n'y avait rien à attendre… Alors la 2ème partie du titre est tombée lorsqu'à 10H j'ai proposé à tous les autres de faire une création collective. Ce qui a permis cette création c'est d'abord la situation dans laquelle nous nous trouvions toutes et tous, avec les mêmes préoccupations, les mêmes objectifs, les mêmes parcours, et de plus en collaboration avec des spectatrices et des spectateurs qui étaient aussi dans la même histoire. Nous avions une mémoire commune de l'évènement en train de se faire, ce qui n'empêche d'ailleurs pas les contradictions! Ce qui a permis aussi la création c'est la présence sur le même plateau de trois troupes du Sud qui se connaissent depuis bien longtemps et qui ont dans bien des domaines des pratiques qui se ressemblent, et qui se complètent. Nous avons donc pu mettre très rapidement sur pied une création, une vraie création de théâtre qui n'est pas du théâtre d'intervention, ni d'agitation. Le plus remarquable dans cette affaire est justement qu'il s'agit d'abord et avant tout de théâtre, tout simplement, comme il devrait y en avoir plus souvent. Je regrette de n'avoir pas joué deux pièces importantes pour notre époque: Gênes 2001, le Jeune Homme Exposé et L'Homme aux petites pierres encerclé par les gros canons. J'ai l'impression d'avoir été plongé dans un moment de vie intense et d'interrogations, de rencontres de la profession avec elle-même dans sa diversité et avec les publics de théâtre , plus passionnés encore qu'on ne l'imaginait. En partance pour quinze jours, sans illusion sur l'avenir, cordialement à vous. André Benedetto

LES INTERMITTENTS RESSUSCITES

ou jouer pour montrer l'impossibilité de jouer et faire ainsi de l'obstacle le passage

Cet été au 2ème jour de grève le 10 juillet 2003 à 10H, j'ai proposé à celles et à ceux qui devaient jouer leur spectacle sur notre scène du Théâtre des Carmes, de créer un spectacle d'improvisation sur le thème de l'Intermittent Ressuscité. Ce projet fut longuement discuté, puis accepté, mis en chantier et joué à 15H30 pour la première fois par Migrations Culturelles de Bordeaux (Guy Lenoir et Limengo Benano-Melly), Pied Nu de Marseille (Mahoammed Adi et Karamoko Bangoura), Théâtre des Carmes d'Avignon (Françoise Baut, Claude Djian, Nicolas Flamen, Marie Labadie, Aude Laine, Corinne Levesque et Odile Picard). Moi-même André Benedetto je m'y suis incorporé à la 2ème, Kaki (Mimagine) à la 4ème, et Virginie Berland (Mes Dix Doigts) à la 13ème. Ca durait 25 minutes, ça a atteint parfois les 65 minutes. C'était un vrai spectacle de théâtre pour dire l'impossibilité prochaine de faire du théâtre. Ah oui du vrai théâtre fondé sur un thème fort et sur une mémoire commune d'un événement en cours, avec une dialectique collectif-individuel de ces gens allongés qui se relèvent pour improviser une scène, un chœur musical qui ponctue et agrémente les scènes, des vrais personnages tirés d'un réel extérieur (et intérieur) dans lequel tout le monde baigne, le tout transposé à la scène avec humour mais sans méchanceté. Chaque représentation était suivie d'un débat passionnant avec des spect-acteurs qui vivaient cette crise aussi fortement que les gens de théâtre. Nous avons joué aussi longtemps que ce fut possible pour nous jusqu'au dimanche 27 inclus, soit 28 représentations. Tout le monde a pu filmer, enregistrer, photographier sans entrave. Il n'était pas question de prélever des droits d'auteur sur l'histoire en train de se faire. A.B.

 

 

PLAN DU SPECTACLE L'INTERMITTENT RESSUSCITE (1ère version) représenté du 10 au 20 juillet 2003 à 15h30 et à 19h00

1. IL ETAIT UNE FOIS Mohammed, Karamoko

2 . LA FILLE QUI VEUT FAIRE DU THEATRE ET SES PARENTS Marie, Françoise et Claude

3. LE SALTIMBANQUE Kaki

4. LE MATIN ON PARLE DES CHOSES DU MATIN Mohammed, Karamoko

5. LA FILLE PASSIONNEE ET SON AMI DELAISSE PAS D'ACCORD Odile, Limengo

6. LA TENTATIVE D'EXPLICATION DU PROTOCOLE PAR ERNEST ANTOINE Guy Lenoir

7. LE LOUP DEVOREUR Virginie

8. JE VAIS FAIRE UN TABAC Claude en Centaure caracolant

9. CELLE QUI VEUT JOUER ET CELLE QUI NE VEUT PAS Corinne, Aude

10. LA CATHARSIS A UNE TABLE DE BISTROT Spectatrice et actrice. André et le poignard de théâtre pour l'agression symbolique du responsable.

11. IL FAUT HURLER Mohammed, Karamoko

12. LES PLUS RICHES PLUS RICHES LES PLUS PAUVRES PLUS PAUVRES Claude et le Chœur répond: -Exactement!

13. LE DIRECTEUR DE THEATRE D'AVIGNON Jouer ou ne pas jouer? Nicolas

14. MAMAN COURAGE JOUEZ MES ENFANTS Ne sciez pas la branche. Marie

15. LE SPECTATEUR SOLIDAIRE qui refuse d'aller au théâtre. Manger ou ne pas manger? André

16. LES AVIGNONNAISES REACS choquées par les intermittents allongés. Odile, Françoise

17. FAUT PAS PLEURER… DEBOUT! Mohammed Karamoko

18. CITATION DU MINISTRE AILLAGON DE 1997: Vive les marges!

19. LES FAITS LES CHIFFRES Quelques dates, Troupes en grève et Départs.

20. MARIE-JOSEE ROIG Moi je veux que ça joue, le Festival. Marie

21. PRESENTATION DES TROUPES QUI VIENNENT DE JOUER

22. DEBAT

Ce spectacle a été une création collective d'improvisations en solo, en duo ou en trio des actrices et des acteurs des compagnies qui devaient jouer sur la scène du Théâtre des Carmesau Festival 2003. MIGRATIONS CULTURELLES de Bordeaux Guy Lenoir Limengo Benano Melly PIED NU de Marseille Mohammed Adi Karamoko Bangoura MES DIX DOIGTS de Bonneuil sur Marne Virginie Berland MIMAGINE d'Avignon Kaki THEÂTRE DES CARMES Françoise Baut André Benedetto Marie Labadie Claude Djian Aude Laine Nicolas Flamen Corinne Levesque Odile Picard et parfois Benoît Baut Administration et Accueil: Frances Ashley Michèle Hoger Andriève Chamoux Clémence Benedetto Après le départ prévu de Migrations culturelles et du Pied Nu, le spectacle a continué

PLAN DU SPECTACLE LES INTERMITTENTS RESSUSCITES (2ème version) représenté du 21 au 27 juillet 2003 à 18h00 (sauf le 22)

1. ALLONGEMENT ETIREMENT LAMINAGE André et une sanza

2 . LA FILLE QUI VEUT FAIRE DU THEATRE ET SES PARENTS Marie, Françoise et Claude

3. LE SALTIMBANQUE Kaki

4. LA FILLE ECHEVELEE ET SON AMI PAS D'ACCORD Aude, Nicolas

5. LA MARE ORIGINELLE André

6. LA TENTATIVE d'EXPLICATION DU PROTOCOLE PAR ERNEST ANTOINE Claude, Françoise

7. LA CATHARSIS A UNE TABLE DE BISTROT Spectatrice et actrice. André et le poignard de théâtre pour le meurtre rituel du responsable.

8. LE LOUP DEVOREUR puis JE JOUERAI PAS MON SPECTACLE Virginie

9. LES DECHIREMENTS de chacune et chacun. André

10. CELLE QUI VEUT JOUER ET CELLE QUI NE VEUT PAS JOUER Corinne, Aude

11. LE DIRECTEUR DE THEATRE D'AVIGNON Jouer ou ne pas jouer? Nicolas

12. MAMIE COURAGE JOUEZ MES ENFANTS Ne sciez pas la branche Marie

13. LE SPECTATEUR SOLIDAIRE ET DECHIRE Manger ou ne pas manger? André

14. LES AVIGNONNAISES REACS choquées par les intermittents allongés. Françoise, Corinne

15. JE VAIS FAIRE UN TABAC A CE FESTIVAL Claude en Centaure caracolant

16. LES INTERMITTENTS SE RELEVENT André

17. LES PLUS RICHES PLUS RICHES LES PLUS PAUVRES PLUS PAUVRES Claude

18. LA CITATION DU MINISTRE AILLAGON DE 1997 Vive les marges! Virginie

19. LES FAITS LES CHIFFRES: Dates, Troupes en grève, Départs.

20. MARIE-JOSEE ROIG Moi je veux que ça joue le Festival. Marie

21. PRESENTATION DES TROUPES QUI VIENNENT DE JOUER

22. DEBAT

Le titre original était L'Intermittent Ressuscité. Lors de la première représentation il est devenu Les Intermittents Ressuscités. Logique! L'entrée était de deux euros, le chapeau rapportait autant que la recette. Notre tâche accomplie il nous a semblé préférable de cesser nos activités le soir du dimanche 27 juillet après avoir représenté ce spectacle 28 fois. Chaque représentation était suivie d'un débat avec la quasi totalité du public, jusqu'à la fin et toujours aussi passionnant. Qui aurait pu imaginer le 1er juillet l'émergence du spectateur qui allait refuser d'aller au spectacle par solidarité? Nous n'avons jamais été des intégristes de la grève. Chacune et chacun ont agi selon leur conscience et selon leurs possibilités dans cette situation difficile. Il n'y avait pas les grévistes et les non-grévistes. Il y avait celles et ceux qui ont joué sans états d'âme, qu'ils reposent en paix. Et puis celles et ceux qui s'interrogeaient et qui agissaient du mieux qu'ils pouvaient, avec un peu ou beaucoup de grève et de débats, que personne ne vienne leur faire la morale. L'éthique commande parfois de se taire! A.B. 27.07.03

 

 

 

ESCHYLE, SHAKESPEARE, MOLIÈRE ET NOUS-MÊMES : RECORDS BATTUS DE RENTABILITÉ

Preuve donnée par la grève annoncée, le Festival d'Avignon, et les autres, ne peuvent se dérouler que grâce aux intermittents. Sans eux pas de loisirs, pas de " plaisirs supérieurs de l'esprit ", pas de soirées artistiques, pas de terrasses pleines de consommateurs, pas d'hôtels réservés depuis des mois, pas d'habitants louant leur appartement, pas de concours de boules entre personnalités… Alors toutes celles et tous ceux qui tirent profit d'un festival, et ils sont très nombreux, de l'épicier et de l'électricien du coin jusqu'aux vignerons du terroir, en passant par tous les autres: imprimeurs, annonceurs, libraires, limonadiers, restaurateurs et bistrots… devraient donc cotiser eux aussi pour les intermittents. Et l'état lui-même et les autres collectivités qui tirent profit de ces profits, grâce aux impôts, devraient aussi cotiser pour les intermittents. Et alors voilà de quoi alimenter les caisses, si on se fonde sur la toute petite et si nécessaire solidarité sociale sans laquelle il n'y a plus de société. Par l'ampleur du mouvement dicté par leurs intérêts et surtout par l'intérêt général dont ils ont conscience, on voit qu'il ne s'agit pas avec ces gens-là, intermittentes et intermittents, de quelques rêveurs qui seraient indemnisés à ne rien faire mais à de vrais travailleurs dont le travail revêt une importance sociale d'autant plus considérable qu'on ne la mesure jamais très bien. Pourquoi donc ceux qui ont en mains tous les pouvoirs en sont-ils encore à claironner Vous chantiez j'en suis fort aise, eh bien dansez maintenant! avec les cyniques accumuleurs de profits qui nous entraînent dans la régression générale. Ces ringards! Il y eut une époque où il y avait deux distributions de courrier par jour. Et nous dernièrement il a fallu, après étonnement à ne rien recevoir, que nous allions nous-mêmes récupérer notre courrier d'une semaine. Au nom de la rentabilité immédiate, les chercheurs de profits détruisent les services publics, et étouffent la planète. Ils exigent des 15% de bénéfice pour la location d'un argent qu'ils n'ont pas du tout gagné à la sueur de leur front. Objectivement, qu'est-ce que c'est que leur imbécile exigence de rentabilité immédiate auprès de la rentabilité par exemple des artistes et des littéraires avec le temps? Lequel de ces surpayés d'aujourd'hui pourrait prétendre recevoir dans un, deux ou trois siècles l'équivalent de ce qu'on devrait donner à Molière, à Van Gogh et à tous les autres pour le plaisir qu'ils procurent et pour leur apport à la formation des esprits et des sensibilités, depuis si longtemps. Les artistes sont très rentables. Ils sont même tellement rentables, qu'il suffit qu'un seul le soit dans l'avenir pour qu'il valide et cautionne tous les autres de son époque. Les artistes sont peut-être les seuls rentables! Ils sont si utiles à la société que, par exemple, les œuvres de la littérature et du théâtre deviennent propriété publique 70 ans après la mort de leurs auteurs, tellement on en a besoin. En vérité, qui est en train de scier la branche et de prendre de toutes les manières les spectateurs en otage et même tout l'avenir? Les gens du Médef, ces minoritaires par excellence, connaissent les conséquences d'une restriction du statut des intermittents, qui n'est déjà pas une sinécure. Au nom de quoi veulent-ils tout casser? Au nom de leurs profits? Peut-être pas! Mais peut-être bien de leur sécurité, c'est à dire de leur volonté de totalitarisme. S'ils réussissent à faire entériner par le gouvernement leur accord avec d'autres minoritaires, les intermittentes et les intermittents du spectacle vivant seront en fait les seules victimes et ainsi tous les petits foyers de l'art, de la pensée, du questionne-ment du monde, de l'intranquillité créatrice, de la joie, de la vie-même seront éradiqués, tandis que les promoteurs du spectacle mort, les sociétés de production audio-visuelles et autres plus ou moins liées aux loisirs, pourront continuer à piocher des profits dans les caisses de l'assurance-chômage, pourront poursuivre leurs entreprises d'abêtissement et d'endormissement tout en verrouillant la nouveauté, la pensée créative et critique, et tout simplement l'imaginaire. Et on ne sait pas encore tout.

André Benedetto

 

MANIFESTE PER LO TEATRE D'OC

Avem una lenga nòstra que inventet la poèsia europenca una cultura tant rica que nos es venguda d'en pertot un biais de jogar lo teatre... e lo cinema una tipologia de personatges tancats ailas desempuèi mai d'un segle en riba de rota coma lei santons, e que bolengan plus Avem d'escrivans ancians, autors d'òbras magers, e mai de joves escrivans que sabon escriure d'òbras bèlas e bònas Avem tot aquò! E pòdi dire qu'ai vist d'espectacles que son fòrça bòns. Mai la situacion actuala dau teatre fa crenta e la devem cambiar un pauc. Per aquò vaqui çò que me pensi que devem faire: 1. Jitar fòra la scena toteis aquelei decòrs laids, lords e encombrants: telas, taulas, cadieras, cosinieras, armàris e bufets... Garçatz tot aquò defòra que ne'n avem ges de besonh. Nos cau servar una scena vueja e nusa. Un plateu e basta! 2. Prendre la lenga coma una lenga vertadiera, fòrta, poderosa, rica que pòt tot dire a totei sus la terra sensa ges de besonh d'assajar de se faire comprendre dei solets franchimands, sens aquela manía de revirar tot en frances ò d'escriure lo proensau amb la fonetica francesa. La lenga es pas un sota-francès, un patès. Es una lenga coma una autra. Es pas simpletament un suplement d'anma per lo paure proensau. La lenga es pas soncament facha per lo pantais, la galejada, la farsejada, lo desconatge, la mantenença de sabem pas de qué, la politica estrecha... Devem quitar tot aquò que son d'entrepachas au desvolopament nòstre. La lenga es facha per la vida, per la comunicacion, per dire lo mond e lo cambiar, per dire la femna e l'òme e per leis adjudar a viure e per que se podon dire elei-meteis tot çò que an dins lo còs e dins l'anma. Devem auborar lo niveu de la lenga e lo biais de la dire sus lo pontin. E per aquò leis amators devon trabalhar coma lei professionaus e mai e mielhs encara. 3. Durbir lei pòrtas e lei fenestras sus lo mond d'ara, aici e aila, e sus lei fòrmas nòvas de la creacion. E jogar tanben defòra, dins lei carrieras. Mandar d'invitacions en totei aquelei que fan lo teatre, que sabem jamai çò que se jòga en cò nostre, dins la lenga. Organizar d'acampadas mai nombrosas per manejar aquela situacion d'ara. De segur qu'avem de se parlar e de veire ensems çò qu'es possible de faire. Per acabar vaqui lo mementò: 1. La scena vueja 2. La lenga plena 3. Lo fenestron dubert.

Andrieu Benedetto

 

 

APPELE? OUI! ENGAGE? NON!

J'ai été qualifié d'auteur engagé. Je ne sais pas très bien pour quelle raison. Il est vrai que j'ai reçu parfois des commandes pour créer un spectacle sur un thème donné (Tu viens au Havre et tu réagis! Viens aux Ulis! Viens à Bègles! Lis ce texte de Gautier-Sauzin et dis-moi si tu peux faire quelque chose avec? Un Jaurès pour Carmaux...), ou même parfois sans thème défini (Dix briques pour un truc au Palace! On va faire chacun une création à partir de ce tableau...) Mais dans tous les cas je n'ai jamais reçu aucune directive. Je n'ai en fait jamais été engagé par personne pour occuper un emploi salarié et me tenir aux ordres. Engagé c'est bien ce que ça veut dire: recevoir des gages pour obéir à quelqu'un! Il parait que c'est Sartre qui aurait inventé ce concept d'engagé! Moi je me suis toujours considéré plutôt comme un appelé! J'aurais bien aimé d'ailleurs. Etre engagé. Etre payé pour écrire avec des directives précises. Savoir ce qu'il faut dire. Etre bardé de certitudes. Disposer de tout un attirail et d'un appui logistique. Avoir peut-être des aides qui vous mâchent le travail, vous fournissent les mots, les expressions, les documents, les sujets bien sûr... Et 39 heures par semaine, le rêve! Jamais rien eu de tout cela. N'ai dû en faire qu'à ma tête. Qui ne savait, qui ne sait toujours pas où elle en est exactement. Très pénible! Le théâtre ça passe par des situations qu'il faut trouver. Ca peut durer, la recherche! Vingt ans à laisser piétiner Robespierre dans l'attente de la situation qui permettrait de le mettre sur scène. Et les personnages qui ne s'embarrassent pas d'attente et qui font un peu ce qu'ils veulent. Qui vous tombent dessus et auxquels il faut obéir, comme ce yéti de 92, qui débarque le jour de l'an! Engagé par le yéti ah oui! Ou par Marie No Man's Land! Ou par tout autre personnage. Ou même par une image, celle de ce type traqué par un projecteur qui a donné Napalm et ses malentendus! ou encore par la première phrase du Capital de Karl Marx qui dit: La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une immense accumulations de marchandises! La première phrase de la Bible n'est pas mal non plus: Dieu, au commencement, créa les cieux et la terre! La seule certitude c'est qu'il y a comme un malaise... Et après la situation et les personnages, il faut s'attraper avec la langue française, ce qui n'est pas une petite affaire. C'est un peu comme essayer de creuser un trou parfaitement cylindrique dans du sable. Pour moi, elle fout le camp de tous les côtés.

 

 

REGENERATION 
chez nous on a ravalé des façades comme les chinois ravalent périodiquement les ossements de leurs ancêtres 
et puis ils les renfouissent mais nous nous transformons tous les bâtiments en sépulcres qui se dressent honteux dans leur obscénité mais la pluie ne les dissout pas dans l'air du temps

déjà les explosions avaient commencé le travail juste au pied du palais pour la rendre à la mort 
la ville et là-dessus il y a des idées bizarres qui courent dans des archi-têtes sur la manière d'organiser l'urbain on a vu un quartier central devenir une sorte de nécropolele centre-ville a eu son premier infarctus 
je suis toujours en plein coeur du sujet alors le quartier de la balance le bien nommé a été balancé on a oublié où mais il en reste un souvenir

après ce fût le palais paul vidal où se donnait toutes les fêtes mon mal vient de plus loin à peine au fils d'égée 
sous les lois de l'hymen je m'étais engagée ils ont fait péter les immeubles pour offrir du terrain dans la proximité aux tribus de la mort qui ont plus d'or accumuléque toutes les tribus de la vie rejetés loin vers les bâtiments gris ils existent ces bâtiments je les ai vus sous leur nom de poète ils existent encore 
et sur leurs façades au soleil il n'y a pas une seule fenêtre je n'ai jamais cessé de redécouvrir les banlieues 
elles ne sont jamais les mêmes moi banlieue faite de banlieues leur histoire est aussi la mienne 
j'appartiens à l'océan sud qui vient battre tous les remparts de ses grandes vagues salées 
pour chanter la rengaine des peuples nous sommes là vivants pensez à nous ne nous oubliez pas

c'est pas des sauvages du tout mais c'est moi dont il est question pas des peuplades écoute bien ni des insectes je ne noue pas avec eux la relation du sociologue ni du missionnaire ni du commerçant ni de l'ethnologue ni du militaire vainqueur ni du livreur de culture ni du négrier encore moins 
ni en allant un peu trop loin de l'exterminateur partisan of course de l'inégalité des races 
je noue sans forcer la dose la relation de l'autre à l'autre avec moi-même et moi-le-même
ça me concerne étroitement il faut le dire je suis en terrain de connaisssance 
des connaissances et de la connaissance

c'est mon histoire qu'il s'agit tu vas voir et là-dedans y a plein d'histoires 
dans cette histoire-là la mienne y a plein de noeuds de carrefours de connections 
avec plein de chemins partout dans tous les sens où tu peux si tu veux te perdre ou retrouver 
mon histoire comme un univers de neurones une corde à noeuds une vie

il y a la langue de l'école il y a la langue de la vie et puis d'autres langues d'ailleurs venues 
mais les gardiens de la prétendue pureté versaillaise veillent encore et même ils se font des dictées en direct très subtiles et ils s'y font des fautes et des farces et ils rient 
ah comme ils sont heureux tous ces crânes savants aux machoires articulées trop bien huilées 
à radoter des subjonctifs et à sucer des platitudes ah oui ton café fout le camp y a plus rien dans la cafetière 
hélas comme bientôt gueulera mon macduff venu réveiller un vivant 
je ne peux réveiller un mort en vérité qui voit autour de lui tous ces cadavres

moi aussi j'ai entendu les injures du racisme crétin à cause de quoi que mon pays que ça aurait pu être totalement la france ça le sera jamais tout à fait vraiment ça restera un pays inachevé dans moi avec un gros trou qu'on aurait pu en attendre beaucoup de ce pays mais il perd de plus en plus des morceaux de sa conscience évidemmenty en a qui croient que c'est pas grave que ça repoussera peut-être la conscience en entier comme les nageoires du tigre mais non 
ils sont pas forts en biologie ils savent pas comment que ça se mélange ou comment que ça se mélange pas 
des morceaux qui tombent à la poubelle de sa conscience à lui de responsable éthique du monde 
ce pays qu'il aurait pu êtrepour donner un exemple à toutes et à tous juste un exemple

y en a plus des exemples nécessaires ce pays ne veut plus ressembler à la France 
il veut ressembler à n'importe quoi adieu adieu je m'en vais sans tourner les yeux 
je ne sais pas très bien encore si je serai chercheur d'or 
ou chasseur de phoques au pôle nord chef de banque chez rockfeller 
ou chef de bande chez les gangsters mais bientôt je serai millionnaire....

et pendant ce temps-là des gens quelque part dans le monde en lutte se mettent à chanter la marseillaise 
et voilà que le disque s'arrête dans leur gorge ils se demandent ce qui se passe il se passe que le moteur il a calé dit po po po y en a plus des exemples et en même temps y en plus de plus en plus des exemples regarde c'est le concept de différence qui a hérissé ses cheveux sur leur langue et ils zézaient n'importe quoi  à profusion lui il est plus ceci que l'autre il est plus cela et l'altérité alors c'est où que vous l'avez jetée

on devient on est devenu une autre république une et très divisible comme un troupeau de gnous fonçant dans les savanes 
harcelé par les prédateurs pour accomplir sa migration mais nous les prédateurs 
ils nous embrassent sur la bouche l'homme est un homme pour l'homme 
tout le monde tue tout le monde pour la sélection de l'espèce 
qui deviendra ainsi au cours des décennies de plus en plus forte et méchante cette espèce 
il le faut il le faut pour conquérir les galaxies 
et le progrès porter toujours plus loin on ne reviendra pas sur la loi du profit 
ça nous dépasse individuellement beaucoup trop nous les individus on n'y peut rien faut accepter

peut-être oh je dis bien peut-être une chance à saisir avec eux et moi et nous les pieds dans les périphéries 
qui sommes jusqu'au cou enfoncés dans le sujet principal et de l'intérêt général 
intérêt et principal la fourmi n'est pas prêteuse eux je te dis qu'ils sont debout et que des citoyens ils sont 
et ils refusent de se lancer dans la guerre civile dans laquelle on les pousse à grands renforts de forces 
de manière systématique ô temps suspends ton vol

si dans leur coeur et dans leur corps et dans leur conscience les banlieues étaient identiques aux non-banlieues 
villages restaurés centre-villes immeubles bourgeois hôtels particuliers zones résidentielles lotissements 
elles ne seraient pas ce qu'elles sont c'est évident elles seraient depuis longtemps ces banlieues-là 
en guerre déclarée ouverte impitoyable ce qui n'est pas le cas et on semble le regretter 
mais ni moi ni bien des amis et connaissances on ne pense le mal et beaucoup et beaucoup qu'on ne connaitra pas 
qui ont encore quelque imagination et grand désir de vie 
désir aussi intense que celui des ados là où ils ont vécu là où ils vivent est leur pays 
territoire de leur jeunesse ils sont partie intégrante de nous 
moi par exemple qui suis un cas extrème nous sommes tous des cas extrèmes 
considère-toi comme un cas extrème et tu te verras autrement 
au milieu des problématiques et des horreurs. 

 

 

LE PAIN LE VIN LE CHRIST DE CHAIR

LES INTEGRISTES

Une de nos invitées s'en allait avant la dégustation. Je l'ai abordée. Elle m'a dit que je l'avais choquée, protestante pour qui le pain et le vin ont une telle importance. Elle n'avait jamais vu ça comme ça. Je la crois volontiers. Pour elle sans doute depuis la petite enfance les expressions: Ceci est mon corps, ceci est mon sang n'étaient quedes mots presque vides, ne renvoyant à rien de réel, de visible, de palpable, n'étaient que des expressions convenues, des formules.Une sorte de langue de bois!
 Et voilà que ces mots tout à coup présentés dans ce contexte,joués, incarnés acquéraient une densité inconnue, une vie en quelquesorte, une espèce d'obscénité! Comme si soudain aux infos du vingt heures, les récepteurs s'ouvraient au moment du repas et que du sang en coule, et que des cadavres en sortent. Le réel réel épouvante. Nous avons besoin d'écrans... En l'occurence, moi je n'ai fait qu'extrapoler un peu, qu'illustrer un peu la parole. Car c'est bien lui, fondateur du cannibalisme religieuxqui a dit au fond: Mangez-moi! Buvez-moi! Je prolonge, j'interprète, jedonne tout son sens à sa parole en lui faisant dire: Mangez-vous et buvez-vous les uns les autres! Car enfin c'est bien cela qu'ils font, ou du moins les catholiques je crois, quand ils ouvrent la bouche pour recevoir l'hostie. Et alors, moi aussi je suis choqué. Par elle! Par cette réaction si réductrice. De quel droit divin s'autorise-t-elle à être choquée?Comment peut-elle se croire détentrice de tout le sens, de tout le sang,de tous les sens? Et se croire le droit de contester ma parole? Laquelleémane de lui directement! Elle me parle comme si j'avais porté atteinte à sa foi, à son sensdu sacré, et même à son moi le plus intime. Comme si j'avais étésacrilège! Ca veut dire quoi: sacrilège? Il y a donc des intégristes parmi nous. Ils ne voient pas quejamais peut-être on ne leur a montré leur christ aussi vivant, aussi réel,aussi humain. Ils se referment dans quoi exactement? Heureusementqu'ils sont minoritaires et qu'ils n'ont aucun pouvoir. Sinon attention lafatwa! Comme en terre d'islam... Moi je ne cherche pas à provoquer. Je dis ce que je sens, ce queje pense... pour contribuer à l'élargissement des consciences. Hier soir il y avait une émission sur Arte (2/5) sur le procès deJésus. Il a été mis en question la responsabilité de Pilate, du Sanhédrin,etc... mais personne ne s'est demandé pourquoi l'église traduit: "Il leleur a livré" par "Pilate a livré Jésus aux juifs?" Pourquoi aux juifs? Ill'a livré aux chefs religieux de l'église de cette époque! Mais peut-êtreque ceux qui traduisent ont raison? Peut-être n'était-il pas juif ?

 

 

Ah Letizia!

Ieri alla mattina sono arrivati i librial pomerrigio ho faxato due volte al 61 71 144e ciascuna volta, la sua voce: pronto, pronto, pronto...allora ho telefonato e lei me ha dato un altro numeroallora ho faxato al 61 67 512e ancora la sua voce: pronto, pronto, pronto...allora ho spedito il fax come una lettera!Oggi faxeremo alla notte dope le diecidope la rappresentazione di " La Dégustation aux flambeaux"una nuova commedia con vino del paese...Speremo che il fax funzionera durante il vostro sonno!Vengo di scrivere a Giovanni che sono felice, e anch'io fiero.Si si è molto buona la colore, la stessa che la mia camicia per recitare.Recitero Nous les Eureupéens ad Avignone il 26 aprile, a Montpellier i30 aprile, 1 e 2 mai maggio e il 13 maggio alla Guadeloupe! Parlero dellibro,de lei, de Giovanni e de Lorenzo. L'arrivo del libro adesso è unbuon segno.Tutto il libro è un bel oggetto. Mi piaciono la coperta, il disegno dellap.58 e la p. 77, la traduzione e il prefazione. Le due testi insieme: unabellissima idea.Non sono preoccupato per i diritti d'autore. No problema! Vorreisoltanto sapere che cose mandare, spedire a Giovanni, a Lorenzo:sigari? sigarette? dolci?  oggetti? vini? libri? La prego de consigliarmi.Fax 00 33 4 90 86 52 26Grazie per i libri blu e per il rosso de Sand,e per il prossimo consiglio.Anch'io spero di vederLa un giorno. Affettuosomente,Ho conosciuto Dario Fo vinti-cinque anni fa, per due giorni!

 

  

Amigas e amics bonjorn en totei. Vos presenti Peire Pessemesse e la cola de Rasteu que va legir sa peça:  

Quora siau estat jogar quauquei morceus de Nous lesEureu-péens au festenau de Mollans, es estat un jorn important per ieu.Ai rescontrat dei gens, ai vist dei pèças de teatre, e ai crompat La Tesi,lo darrier libre de P.P. qu'es un escrivan que m'agrada fòrça. P.P. es un escrivan dei grands e sa lenga es lo provençau. Salenga es aquela qu'ai ausida dins ma joinessa, ont ai trobat totei lesmòts qu'emplegavian nistons e qu'eran pas d'argòt coma o cresiam maid'occitan. La lenga de P.P. es una lenga rica, una forma efemèra esubran eternala dau reau que de lònga cambia, una lenga minerala,vegetala, animala, una lenga d'abans Versailles, una mescladissaespelofida, una sòrga e una fònt mai es pas la fònt de Nimes... Es una lenga que bolega e totjorn en trin de cercar e de se faire,una lenga que vos dòna enveja de legir encara un pauc, de parlar e maid'escriure. Es una lenga que vos dòna d'adjuda, que vos pren per la manper vos faire charrar. Es benleu una lenga de reconciliacion, una lengamoderna, una lenga per l'avenir, la lenga dau brès de deman perque setròba dins aquela lenga, me sembla, l'engenh meteis de la lengaprovençala. I a pas ges de vertat , i a un tipe au mitan dau mond qu'esen trin de faire sortir la lenga... Quand sa peça LoViatge a Cuba m'es estada donada de legir mene siau congostat e ai decidit de la faire coneisser. E uei anatz laconeisser, mai soncament per la legida. Es l'istòria de dos pareus vesinsque se parlan plus dempuei mai de vingt ans dins son vilatge e vaquique se retroban dins lo meteis viatge toristic a Cuba. Dau vilatge auvilatge en prenent l'ala dau viatge. I a mai de sens aqui dedins que nepodetz pensar! Aquelei quatre, dos per dos, se van fugir, puei se reconciliar e finfinala s'empegar ensems amb totei lei rons de l'isla. Vesem ansin queCuba sota de la sarrada e dau blocatge nòrd-american es lo païs de lareconciliacion. Coma avem decidit de trabalhar amb l'ostau de païs de Rasteu,son elei que van legir la peça. Ieu legirai leis indicacions escenicas quese dison ara lei didascalias. Vos grandmerceji d'estre toteis aqui ambPeire Pessemassa,l'ostau de païs de Rasteu,  

 

 

André BENEDETTO théâtre des charmes 84000 AVIGNON 
à 
Thierry PAILLARD compagnie le rouge et le vert 13 ARLES 

Cher ami,  

Je vous remercie de m'avoir invité à la lecture de votre prochain spectacle. Comme je vous l'ai dit rapidement à la fin, j'ai apprécié ce travail et souhaité que la ville d'Arles la première, sache l'aider comme il le mérite.

Le choix du thème est pertinent et renouvelle un peu la vison qui s'impose trop souvent de ce "pauvre" Van Gogh, souffrant dans son coin comme un damné! Ici au moins on sent la création au milieu de la vie quotidienne. Le montage et le rythme sont bons.

 C'est une belle idée de montrer cette amitié du facteur et du peintre. La sempiternelle vie passionnée de l'artiste s'enrichit tout à coup de la vraie vie entre les gens. Il faut dire que ce Roulin était quelqu'un lui aussi d'étonnant. Vous avez eu raison de suivre la leçon de Michon. Vous sera-til possible d'utiliser un portrait de Roulin?

Meilleurs voeux pour la suite! 

P.S. Ceci dit je dois vous faire deux remarques. D'abord, le titre me paraît faible. En général il est préférable que le titre ne fasse pas de commentaire sur l'oeuvre, et qu'il se contente simplement de la désigner! Exemple: Le Facteur de Van Gogh! Pour qu'on sache de quoi il s'agit!

Ensuite si vous devez refaire une lecture, demandez-vous si le texte à la main n'est pas plus efficace que les pupitres, très tendance? J'ai reçu un groupe polyphonique corse: Voce et Terra. Ils chantaient autour d'un pupitre, parce qu'ils ne savaient pas les textes par coeur! Et moi j'avais l'impression que leurs voix ne sortaient ni de leurs poitrines ni de la terre mais du pupitre! 
Evidemment la question se pose de savoir s'il vaut mieux pour une lecture que le texte sorte d'un corps ou d'un pupitre? De toute manière, à partir du moment ou un texte est proféré, de n'importe quelle manière, il n'est plus le texte qui est écrit! La chair déjà l'a corrompu de ses haleines... Oui bien sûr que le pupitre permet de dégager les deux mains...

 

 

JE FAIS UNE ENQUÈTE SUR LE THÉATRE PROVENÇAL

Pour préparer notre rencontre, à sa demande, une étudiante m'avait envoyé un questionnaire : 1.Quelle est la situation du théâtre provençal lors du passage au troisième millénaire 2. Quelle est la situation actuelle 3. Ecrivez-vous encore ? Pourquoi ? 4. Quelles les œuvres et les compagnies qui se produisent depuis l'an 2000 ? 5. Quel public rencontrent-elles ? Je lui ai répondu : Je veux bien vous rencontrer pour discuter un moment avec vous de théâtre provençal cependant ne comptez pas sur moi pour répondre à ce questionnaire de police. Si ça vous amuse de répondre à ces questions, faites-le, personnellement ça ne m'intéresse pas du tout. Si je prends cette seule question : Ecrivez-vous encore ? Pourquoi ? Le seul fait de la lire peut faire tomber quelqu'un raide mort s'il ne s'y attend pas. Et vous, êtes-vous encore vivante ? Si oui je vous souhaite un joyeux noël. Nous avons convenu d'un rendez-vous. Elle est venue. Pouvons-nous avancer l'heure ? D'accord. Puis-je enregistrer ? D'accord. Avant qu'elle ne me pose la première question je lui ai demandé si elle avait lu ce que j'avais écrit en provençal ? Elle m'a dit s'être renseignée sur moi dans la Revue Acteurs N°3, et dans une interview dans la Linha Imaginot. Avez-vous lu la pièce qui se trouve dans cette revue ? Non ! L'entretien a tourné court. Comment peut-on venir interroger un auteur sans avoir lu une seule œuvre de lui (la seule œuvre publiée !) ? Surtout quand on a eu un ouvrage entre les mains qui la contient. Une œuvre si courte. Le théâtre ne l'intéresse pas. Peut-être ne lit-elle pas le provençal. Beaucoup d'autres étudiants font comme elle. Ils posent des questions sur le théâtre, mais le théâtre ne les intéresse pas. Elle n'a pas du tout compris mon point de vue. Ça ne m'étonne pas. 080404 Ps qu'est ce que leur professeur leur enseigne

 

POUR L'HUMA

Je salue toutes ces femmes et tous ces hommes qui au cours de ces cent dernières années, jour après jour ont fait l'HUMANITE. Ils étaient de toutes ces professions employés par un journal. Innombrables. Les escaliers, les ascenseurs. Salut! Salut! Les journalistes et les monteurs de pages. Pas seulement. Ô typos de jadis sur vos lourdes machines, ô dactylos à vos écrans. Copier, coller, en avant! Fini le plomb depuis longtemps, fini le marbre. Dessinateurs, photographes et les livreurs à bicyclette par tous les temps dans les débuts du siècle. Techniciens, maintenance, spécialistes de toute sorte. L'imprimerie, les rouleaux de papier et puis les encres. Les vendeurs sur les marchés, surtout le dimanche matin à la sortie de la messe. Et aux pires moments de l'histoire, sur des feuilles ronéotées. Se mettent en péril pourquoi? Pour une idée, pour une humanité, je vous salue! Et les archives. Celles et ceux des rubriques rituelles. Actualité, politique, culture, théâtre, cinéma, télévision, littérature, cuisine, mots croisés, échecs, y en aura pour tout le monde, même pour celles et ceux qu'on oublie, des bisous accompagnés évidemment de mises en garde. Parce que moi tu vois… C'est une mer immense. Et les vagues suivent les vagues. Mais les eaux de la rumeur du monde restent le plus souvent amères. Tant pis on analyse. Et les lectrices et lecteurs qui écrivent, les invités de la semaine, et toujours un historien, un littérateur, un politique, un philosophe, un poète, etc… qui apportent son point de vue pour faire avancer les idées quand le schmilblick n'avance pas. Ce qui fait qu'il y a toujours quelque chose en plus à lire. Et on a très peu de temps! Mais quand tu lis, entre les lignes, de derrière les pages, ce sont celles et ceux qui sont dans la soute et qui maintiennent la vapeur, qui apparaissent et qui font des petits bonjours. Je vous salue. Et en avant. Et à travers ces gens, le journal continue. Vive l'Humanité!



UN GROS MONSTRE QUI NE SAIT PAS TROP COMMENT S'HABILLER POUR VOUS SOUHAITER LA BIENVENUE

 

Ici-dedans et ci-dessous, en suivant les pistes des phrases de Jean-Jacques Coltice qui s'en vont à la quête, vous allez voir apparaître Mesdames et Messieurs un monstre comme vous n'imaginez pas. Sous la carapace de toutes les analyses, et des explications et des tentatives de comprendre, sous l'écaille luisante des mots qui dansent sous la lune, vous allez voir apparaître le monstre noir et palpitant, l'insaisissable dont tout le monde parle et que personne encore n'a vu. Certains qui croient en avoir fait un animal de cirque, s'imaginent l'avoir apprivoisé depuis longtemps, d'autres l'avoir dressé comme une bonne bête de spectacle, d'autres en avoir fait un animal de compagnie, d'autres encore le faire visiter aux enfants au cours de matinées scolaires, d'autres le faire gambader dans les rues et sur les places au cours de parades foraines, d'autres l'habiller de draps d'or et dans des décors luxueux le faire évoluer. Tous ceux-la sont fiers de ce qu'ils font et croient être arrivés à quelque chose. Mais le monstre reste invisible, on attend toujours sa venue. Pendant ce temps, des tas de petits autres qui se doutent que le monstre a des possibilités encore inexploitées surtout si on le met en contact avec le plus grand nombre, et qui pensent d'ailleurs que le petit cercle ne peut devenir un grand cercle que par un changement qualitatif et non par une simple multiplication, qui espèrent bien lui voir inventer des cabrioles nouvelles, cherchent pas tous les moyens à l'approcher, à le faire sortir de sa cachette, et le montrer enfin dans toute sa splendeur. Et il y a des types qui ont des gros pouvoirs et qui ne rêvent que de voir toute la population le soir devant la télé, rêvent aussi de flinguer tous ces jeunes cornacs (certains sont vieux déjà mais ils sont restés jeunes à espérer le monstre) et d'en finir avec cet animal mythique. Alors ils éliminent comme ils peuvent, ils réduisent, ils asphyxient mais ce qui est réjouissant, c'est qu'il y a toujours des nouveaux cornacs qui se dressent. On se demande d'où ils viennent et qui leur a parlé de ce gros monstre qu'ils désirent tant chevaucher. Quand je dis que vous allez voir apparaître, je veux dire que vous allez voir se profiler la grosse bête de temps en temps, ici et là, très fugitivement. On croit à des moments le tenir aux oreilles et puis crac il disparaît. Mais persévérez, il revient, il fait des petits signes, des petits grognements. Il laisse des messages, des petits papiers dans les coins, des souvenirs, des avertissements. Et peu à peu, on se fait une idée de ce gros monstre maladroit qui n'en a pas fini de hanter notre imaginaire. André Benedetto Préface au livre de Jean-Jacques Coltice: Au Théâtre, Citoyens, paru au Temps de Cerises.


TOUT SE JOUE AVANT DE JOUER

Le spectacle se prépare, se pense, s'organise avant de jouer, se décante, se concentre… Il faut un long temps de méditation avant la représentation pour reconstituer en profondeur l'intention du spectacle, pour la faire remonter à la surface, pour se tenir prêt à la faire émerger, en se débarrassant de toutes les écumes et sueurs du quotidien et des petites préoccupations… Il s'agit de projeter le texte et le mouvement vers les autres. Ils veu-lent voir et entendre. Même si tu te parles à toi-même, même si tu ne fais que chuchoter, même si tu ne bouges pas! Projette! Et parle plutôt vers le public. Même si c'est pas naturel! Plutôt que vers la coulisse ou vers le fond. Bouger, danser, les mouvements du corps dans l'espace, ça parle parfois plus que le texte. Etant entendu que les gestes ne sont pas là pour accompagner, pour réconforter, pour souligner… les mots. Le jeu, c'est la tentative toujours et indéfiniment renouvelée, de réussir enfin à dire les répliques, à dessiner les mouvements. Si tu as l'impression que tu récites, c'est que tu n'écoutes plus le texte c'est que tu ne t'écoutes plus le dire, c'est que tu ne te regardes plus bouger, tu es comme dans la mort. Tu es devenu(e) un disque. Eviter d'emprunter les ornières par où on passe cent fois sans conviction. Mais même dans l'ornière, il y a encore des ressources à mettre en valeur si on y regarde de près. Il suffit d'être là. Résolument! [Je te suggère de sourire en permanence, tu n'es pas convaincu(e) de cette nécessité. Tu ne joues plus, tu fais de la morale, tu ennuies. Une indication n'est pas un ordre. Mais ça vient de l'extérieur amical. Ce n'est qu'une suggestion, qu'une hypothèse à partir de laquelle il est possible de travailler, ou tout au moins de réfléchir. Et c'est mieux que rien! 08 07 04

 

 

 

 

 

LA PENSEE UNIQUE (Lelay Sellières)

 

On n'a changé d'époque. Ça continue comme par le passé, récent ou plus ancien. Ça s'aggrave tout simplement et on peut dire aussi que ça se simplifie. Ça devient plus clair, plus visible, plus terrible. Tous les masques sont tombés. A visage découvert, les usuriers c'est à dire les actionnaires qui détiennent l'argent nécessaire sont implacables. Ils exigent des intérêts de plus en plus importants des grandes sociétés. Alors les PDG qui sont aux commandes peuvent sans honte appliquent leurs vieilles convictions qu'ils osent désormais énoncer au grand-jour et gueuler: vive le profit maximal, le plus fort impose sa loi, en avant la compétition! Ainsi dans un livre d'entretiens récemment paru, le directeur de TF1 déclare: " Le métier de TF1 c'est d'aider Coca-Cola par exemple, à vendre son produit. Pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c'est à dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. " Le patron du Médef estime pour sa part dans d'autres entretiens: " Le terme " égalité " de notre devise nationale, considérée par la fonction publique comme la grande valeur républicaine, nous mène à un projet de déclin car c'est aujourd'hui un concept de non-réussite économique. Mon jugement n'est pas moral. Il porte sur l'efficacité du concept. Il va à l'encontre du jeu mondial devenu capitaliste fondé sur la compétition par l'efficacité qui est en place pour, peut-être, un siècle. La reconnaissance qu'il y a inégalité dans la performance,' donc dans la rémunération et même le destin des individus est désormais au centre de la réussite ou de l'échec collectif. Le drame est que nous ne sommes pas gouvernés par des politiciens allant à contre-courant de l'opinion publique. Ils reflètent ce que veut le pays. A droite comme à gauche! " La pensée unique, cette espèce de gros bon sens de prime abord irréfutable, se conforte d'un cynisme de forts en gueule et ne cesse de nous accabler. Elle tape ses vérités comme une masse à tours de bras. Grandir, grossir, avaler, absorber, devenir le numéro un, survivre et se développer et par tous les moyens, au détriment de tous les autres, au détriment de tous les êtres. Et d'abord de la Terre qui est le premier de tous les êtres vivants. Tous les tenants de cette pensée unique qui dégouline des coffres forts, sont convaincus ou feignent de le croire que cette pensée unique saura résoudre dans le futur tous les problèmes qui sont posés aujourd'hui à l'humanité: l'eau polluée, l'air pollué, l'effet de serre, la déforestation, la disparition des espèces, la raréfaction des énergies, etc... par on ne sait quelles inventions. Par contre d'autres plus sceptiques se demandent si nous ne courons pas à la catastrophe générale. Au pire on ne les entend pas, au mieux ils participent à des débats. Des scientifiques tirent les signaux d'alarme. Mais jusqu'ici, ça va! Il n'y a pas de raison que ça continue pas. Pourquoi ne pas faire la fête? En attendant. 28 08 04

 

 

LES ALARMISTES ET LES INCONSCIENTS

 

La Terre est un univers clos, infiniment petit dans l'Univers immense. Certains disent, les Alarmistes, qu'elle est en danger de mort en tant qu'être vivant. Ses airs, ses eaux sont pollués, ses ressources s'épuisent, ses forets disparaissent, les déserts gagnent... Le mal ne fait que s'aggraver de jour en jour. La majorité, les Inconscients ne veulent rien entendre. Ils pensent que c'est très bien ainsi. On n'arrêtera pas le progrès. Qu'il faut entrer dans la compétition mondiale -ou tu joues le jeu ou tu meurs- ou disparaître. Tout fonctionne par chantage pour appliquer la loi du profit. Peu importent les résultats à longue échéance. Il n'y a d'ailleurs pas de responsable suprême, ni plusieurs. Si par hasard vous croyez en découvrir un, il vous dira qu'il ne peut pas faire autrement que d'aller de l'avant comme tout le monde, pour rester dans la course. Qu'il fera des efforts... si tout le monde en fait. Pour les Alarmistes c'est une tragédie dans laquel- le, au prix de millions de victimes, ils nous entraînent tous. Pour les Inconscients, accumuler c'est la vie elle-même, qui prospère, qui se développe, qui se complexifie, qui apporte peu à peu le bonheur à tout le monde. Ils croient avoir raison. Les autres pensent qu'ils ont tort. Les fourmiscules et les dinosaureurs, quelle épo- pée! L'époque est formidable! Rendez-vous à Vitry en juin 2005 pour l'avant-première de notre création: Le Grand Théâtre du Monde Contemporain. En attendant, voyez ce Que nous vous proposons pour les mois à venir.

 

 

 

Communication à la journée de Montoral sur le conte au théâtre du rond point à Paris le 19 octobre 2004

LA QUESTION POSEE AU CONTEUR: POURQUOI FAUT-IL RACONTER DES HISTOIRES?

Humains transformés en animaux, en arbres, ou en fleurs, et très sou-vent en pierre. Distances abolies, vitesse de la lumière, voyages dans les airs et bottes de sept lieues. Animaux, plantes, rochers, objets qui parlent. Epreu-ves insurmontables surmontées, monstres effroyables vaincus, cadavres en morceaux, en miettes, décomposés, qui se recomposent et qui vivent. Un tis-su de mensonges et d'invraisemblances énormes. Pourquoi tout ça? Dis-le! Car je ne pense pas que tout ça, ce soit pour endormir le monde, n'est-ce pas, pour le tromper, pour le perdre dans des labyrinthes obscurs, pour détourner l'attention des choses essentielles, pour effrayer, pour inciter à se tenir tranquilles, à ne jamais sortir et à ne rien tenter, pour prêcher la résignation, pour empêcher les pauvres, en les captivant par le souffle, de devenir des rois, car ils deviendraient pires qu'eux, ou bien pour activer de mauvaises passions, nationalisme, patriotisme ou intégrisme, ou quelque autre folie, pour recruter des hommes, pour lever des armées, pour partir à la guerre. Non je ne pense pas que ce soit pour endormir les consciences, n'est-ce pas? Est-ce alors pour les réveiller? Pour leur apprendre à vivre? Pour leur apprendre à se comporter en public, ou en privé? J'étais venu le voir à la fin de son racontage. Je le harcelais de questions et il ne m'interrompait pas. Est-ce donc pour donner à voir? Pour montrer? Pour donner son point de vue? Pour prévoir ce qui arrive? Pour comprendre ce qui se passe? Pour dresser une carte des possibles? Pour enseigner? Pour informer? Pour expliquer le monde? Pour transformer le monde? Pour agrandir la connaissance? Pour faire visiter des pays inconnus? Pour faire connaître des gens? Pour faire vivre des situations étonnantes par la pensée? Pour leur faire entrevoir leur naissance possible hors d'eux-mêmes, de leur prison? Pour former les esprits? Pour structurer les cerveaux? Pour gagner sa vie au jour le jour? Pour repousser sa mort de matin en matin? Ah la ruse de Schéhérazade, le stratagème nuit à nuit! Toi Schéhérazade peut-être? Mais de quel Sultan? Pour dire ce qu'on a sur le cœur? Pour se soulager? Pour recracher les mauvaises idées, les réflexes brutaux, tous les mensonges inculqués? Pour se débarrasser d'un secret trop lourd? Pour transmettre un secret préci-eux et bien gardé? Pour révéler une vérité cachée? Pour raconter des souvenirs? Pour dire ce qui a eu lieu et comment? Pour passer le temps? Pour divertir? Pour émouvoir? Pour tenir en haleine? Pour le plaisir de dire, de parler, de tchatcher? Pour s'écouter et se voir parler souverain? Pour profiter de la vie? Pour montrer ce qu'on voit? Pour montrer ce qu'on ne voit pas? Pour montrer ce qu'on ne veut pas voir? Pour montrer ce qu'on voudrait voir et qu'on ne verra jamais? Pour relier ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas? Les conteurs les meilleurs sont aveugles, dit-on! Pour chasser les mensonges et les mouches tsé-tsé? Pour échapper aux trames, aux trappes, aux pratiques et habitudes ancestrales, aux réflexes anciens qui alourdissent et paralysent? Pour sortir des cercueils plombés et respirer à l'air libre? Pour comme des momies, se désenvelopper des longues bandelettes enroulées sur des mètres? Pour remonter à la surface et germer à nouveau? Pour sortir du béton dans lequel on nous coule? Pour s'extraire des films où imbéciles heureux, nous ne jouons que les esclaves? Pour émerger avec les émergents? Pour venir à la vie et vivre… vivre en vrai, vivre enfin, vivre toujours? Ou pour quelle autre raison, dites-moi? Et pour toutes ces questions, il aurait pu trouver une petite réponse. Mais non! Il restait là muet, souriant, sirotant un peu d'eau tiède en marmon-nant: - Je ne sais pas… je dois le faire… ça ne sert peut être à rien… ça n'aura peut-être servi à rien… on a passé un moment ensemble… c'est vrai… tout est vrai… y a que les mensonges et les choses incroyables pour faire apparaître et pour dire la vérité… je dois le faire… je ne sais pas pour-quoi… y en a un qui dormait, tu as vu… il était en paix sous ma parole, à l'abri dans le ventre à écouter, seulement écouter, il n'y a que ça à faire… j'imagine toute une salle qui dormirait de moi… et moi marchand de sable… Et il se mit à rire d'un petit rire satisfait. Lui aussi il était en paix sous mes yeux. Un bonhomme d'un gris indéfinissable comme dans des habits de laine, non, c'était dans un grand manteau, avec une grande écharpe et des mitaines… peut-être. La vérité, c'est qu'il ne m'a pas du tout répondu. J'étais venu le voir à la fin. Je l'avais harcelé de questions pour savoir et il ne m'avait pas répondu. Il m'avait simplement marmotté "oui-oui, oui" puis il avait pris une chaise et il s'était assis, là, souriant, sirotant à petites gorgées son eau tiède, en attendant peut-être qu'à mon tour, je veuille bien… Il est donc là, timide, insignifiant, malingre, doux, pas fort en gueule, non violent, paisible, vieux et tout craquelé. Il ne paie pas de mine mais il a traversé tous les temps, il a des traces sur lui de tous les climats, il provient de tous les espaces, et il ne bouge pas. Il est en somme le mouvement lui-même quand il reste immobile, un tourbillon qui ne fait pas tempête, sinon dans les esprits. Une hallucination quand il ouvre la bouche. C'est le maître des mots, des morts et des vivants. Il voit tout dans sa tête, derrière ses paupières, dans le repli des circonvolutions, dans le fond de son cœur. Et quand il a envie, il était une fois, il convoque le monde, le monde se tient prêt, au grand complet, à sa disposition. Et c'est vaste, le monde, et c'est même infini. Le jour, la nuit, la lune, les étoiles, le soleil, les eaux de toute sorte, les nuages, les vents, les brouillards, les fumées, les rochers, les montagnes, les sables des déserts, les neiges et les glaces, les tourbillons du feu, les arbres, tous les arbres, toutes les plantes et les herbes magiques, les gros poissons, les oiseaux, les reptiles, les mammifères, les hommes et les femmes, les merveilles et les chimères, les monstres indescriptibles, les phénomènes innommables. Tout ce qu'on peut imaginer est là, prêt à intervenir, à jaillir de ses lèvres, à faire tout ce qu'il demande. Aux êtres et aux choses, il fait faire tout ce qu'il veut. Et tout peut devenir tout, c'est à dire n'importe quoi. Car ils sont tous tissés de la même matière universelle, éternelle, immortelle, et malléable comme la pâte à modeler. Ah oui je le regarde et je me dis qu'il est prêt depuis longtemps. Il doit avoir appris à regarder, à écouter. A l'affût en permanence. Il entend parler et chanter tout ce qui est autour de lui. Il voit des métamorphoses. Il enregistre des choses indicibles. Il capte ce qui traîne dans l'air. Il veut montrer et montrer toutes les images qu'il tire du monde, du fond de l'univers et du fond de lui-même où se projette tout l'univers. Il doit se retourner lui-même comme un gant et plonger dans cette matière du moi, du je, du ça et du reste, et pister et traquer, lancé à la poursuite des rêves. Et alors toutes les puissances du ciel et de la terre sont à sa disposition. Il en use et il en abuse. Il joue avec le feu. Il ne fait que jouer avec tout ça. Il ne prétend pas influer sur le monde comme un shaman. Il se tient à un fil. Il ne tient qu'à un fil. C'est tout. Il faut le voir à l'œuvre. Il joue tous les personnages, princesse, prince, mendiant, singe, monstre, sans mettre les costumes, sans se maquiller le visage, tous les uns après les autres avec les intonations, les démarches, les mimiques, les grimaces… Et puis les paysages, les décors… Souvent il psalmodie. De ces rythmes divers sur lesquels il s'appuie, des modulations montent et ouvrent des portes élastiques et déformables, comme des volutes de fumée. Il fait parfois un peu le pitre avec sa langue. Mais il ne blesse personne. Il ne met personne à l'écart. Chacun écoute avec ses oreilles. Et puis il redevient sérieux. On voit bien que ça sort de lui. Que ça lui sert. Peut-être essaie-t-il de se connaître en se confrontant à ces histoires? Et nous aussi? Mais en même temps on sent bien que ça se sert de lui. Il est entre les mains de quelque chose qui lui sort des mains. Il est entre les dents de quelque chose qu'il a entre les dents. Et eux autour de lui, ils se sont arrêtés un moment, se sont posés, ont écouté, ont respiré et sont repartis en silence et en meilleure forme. Ce qu'il disait faisait comme un miroir devant eux où ils se voyaient, se regardaient et se reconnaissaient. Il leur a peut-être transmis des vérités qui proviennent des siècles, des manières de faire espoir, des nouvelles connaissances qui s'inventent au fur et à mesure qu'il parle. Ni fou, ni simplet, ni enfant, ni sorcier, plutôt sourcier, il est au cœur du monde sous les apparences et il veille. Il est en quelque sorte le maître du trésor sans fond, intarissable. Peut-être se dit-il en lui-même: - Tout est là, tout est présent, c'est certain. Mais je dois persévérer, je vais bien un jour percer le secret, apprendre la révélation finale, trouver enfin la clef des champs et disparaître et m'évanouir dans l'azur. Alors on pourra dire: Il était une fois, ici et maintenant, vous, moi et un vieux bonhomme tout gris qui racontait des histoires pour faire rêver tous ensemble, et qui, une nuit, en touchant le fond, a rebondi jusqu'aux étoiles.

 

André BENEDETTO

 

 

 

 

 

TEXTE ET NAUSEE

Un texte n'est pas fait pour donner la nausée. Quel auteur pourrait bien avoir cette idée absurde? Non, un texte n'est pas un instrument de torture, il n'est pas fait pour gaver des comédiens. Il n'est pas fait pour être avalé, ingurgité, régurgité, ravalé et dégluti, pâtée immonde comme une punition. On n'a pas à le transformer en vomissure pour obtenir on ne sait quelle perte de conscience, quels réflexes imbéciles, quelle possession ou quelle dépossession bénéfique pour la comédienne ou le comédien, quel anéantissement pour atteindre on ne sait quel mystère qui ne fascine que les crétins, les vieilles idiotes et en général tout les gens qui se prennent pour des artistes, les pauvres! Il est plutôt donné lui-même comme mystère à explorer. Il n'est pas une drogue riche de promesses non tenues. Il est une lumière, une bénédiction, un moyen de visiter des personnages et de se visiter soi-même par la même occasion, sans chercher la souffrance mais plutôt le plaisir. Les plaisirs supérieurs de l'esprit, évidemment. Un texte est un outil d'investigation d'une extrême subtilité. C'est pour cela qu'il faut le lire et le relire. Et le passer à l'italienne qui est une sorte de radioscopie. Essayer de faire monter tous ses sens à la surface. Et le lire parfois très vite pour le voir sous un autre aspect et apercevoir encore d'autres couleurs, d'autres sens, dissimulés sous les sens apparents. Et l'apprendre par cœur, c'est reprendre ce travail de recherche dans les moindres détails. Voir comment tout s'enchaîne et s'écrit. Entendre chaque syllabe et prendre plaisir à l'articuler. C'est l'érotisme de la buccalité. Bien sûr parfois on souffre un peu, mais qu'est-ce que cette souffrance auprès de la jouissance de la profération, de la mise en mouvement des os, des nerfs, des muscles? Et de cette tentative sans cesse relancée pour essayer de dire ce qui paraît le plus évident. Et à chaque représentation tenter l'impossible de réussir à dire enfin au plus près de la clarté. Et tout ce travail il s'agit de le faire froidement en tenant le texte de loin pour bien le voir, pour y voir clair, et loin, avant de se lancer dans les vagues. A.B.23XI04

 

 

LE SPORT PORTE EN LUI LE RACISME COMME LA NUEE PORTE L'ORAGE

On s'est ému que deux joueurs de football "aient été molestés et injuriés par des supporteurs uniquement à cause de la couleur de leur peau". On a pris une mesure immédiate! Désormais les joueurs de L1 porteront, avant le coup d'envoi de chacune des dix disputes, des T-shirts arborant deux slogans: "Non à la violence! Non au racisme!" Ensuite ils enlèveront, on suppose, le T-shirt et entreront sur le terrain pour la dispute! Et le jeu se déroulera comme il se déroule d'habitude… Cette mesure est inutile. On verrait bien mieux les joueurs revêtir des combinaisons intégrales blanches ou noires, avec gants, cagoules, masques de manière à cacher complètement leur peau, et qu'ils soient ainsi inidentifiables. Sauf à voir, les bleus et les rouges, leur appartenance à une équipe. Ainsi les supporteurs ne pourraient plus faire pression sur eux. Car il n'est pas prouvé que ces supporteurs soient racistes. Le racisme pour eux, dans ce cas, n'est pas une fin en soi mais un simple moyen. Un moyen de gagner. Eh oui! Ils veulent que leur équipe gagne. Ce que tout le monde trouve normal, logique, honorable. Ils utilisent donc toutes les armes qui sont à leur disposition pour déstabiliser l'équipe adverse. Et sans penser à mal! Innocemment peut-être! Ils estiment que c'est de bonne guerre. Et bien sûr on imagine l'effet désastreux que des insultes racistes peuvent avoir sur des joueurs exposés sur un terrain à la vue de tous. Mais que voulez-vous, il faut gagner! C'est la dure loi du sport, la loi du profit, la loi des parts de marché, la loi de la publicité sur les maillots… La loi du sport: Gagner, porte donc en elle le racisme tout simplement. C'est terriblement logique! Il ne s'agit sans doute pas d'arborer des slogans moraux, mais peut-être d'apprendre à perdre. Perdre! Le mot le plus difficile à comprendre à notre époque! Perdre! On a perdu! On a perdu… Ceci dit, peut-être que ces supporteurs là sont effectivement racistes! André Benedetto N.B. Un porteur, un gros porteur, un transporteur… Pourquoi pas un supporteur?