JE NE SUIS PAS METTEUR EN SCENE

 

On me classe souvent dans la catégorie "Metteurs en scène ". J’ai mis longtemps à comprendre que c’était dans une bonne et flatteuse intention. On veut ainsi me faire honneur, me semble t-il, me montrer qu’on estime que je vaux quelque chose. Car "Metteur en scène " ça pose quelqu’un, je suppose.

Ca renvoie au cinéma et donc au monde entier, aux stars, etc… Ca situe un individu au meilleur rang de la société, beaucoup mieux que peintre ou poète, parmi les nouveaux prêtres avec les scientifiques et les animateurs de télé. Mais moi fondamentalement je ne suis pas metteur en scène, je suis auteur-acteur, ou bien dramaturge-poète.

Certes je monte des pièces avec des collaborateurs, avec lesquels, du plateau même je coordonne plus ou moins la circulation des personnages dans l’espace. Allant parfois regarder ce que ça donne de la salle. Mais c’est surtout sur la scène que ça se cherche, que ça se règle. Il y a belle lurette que je ne me suis plus amusé à tracer des itinéraires sur des feuilles.

Acteur parmi d’autres actrices et acteurs, c’est surtout leur travail qui m’intéresse. Ils ne sont pas pour moi des pions qu’on déplace dans un espace mais des explorateurs de l’espace et du temps, des trafiquants de leur corps et de leur voix, les véritables créateurs de théâtre dans le moment ultime : la représentation. C’est l’acteur qui produit l’image, pas le metteur en scène, lui qui donne les dimensions de ce qui se passe, tous les prolongements.

Non-non ils ne sont pas en scène pour incarner mes idées ni pour réaliser mes images, mais pour jouer avec mes personnages. Et pour cela il faut d’abord qu’ils soient au centre d’eux-mêmes, et puis qu’ils ne s’évadent pas dans le joli lyrisme cucul qui nous accable sur toutes les scènes.

Ferme la phrase, ferme le sens pour ouvrir l’imaginaire ! Ne tiens pas le sens en suspens et les spectateurs en otage de tes intonations ! Si l’auteur écrit en vers, ne les transforme pas en prose. Que tes alexandrins conservent douze pieds. Tout doit faire image. Image après image, sans aucune démonstration d’aucune sorte. Et puis respire…

Sur le plateau on fait tout ça dans la pratique, dans la matière, en chair et en os dans le temps, comme ça vient. Et parfois c’est très long pour se faire comprendre. Et moi j’ai plus confiance en eux qu’ils n’ont confiance en eux-mêmes car on leur a inculqué qu’ils ne sont que des interprètes, les malheureux et ils le croient ! De même qu’on a inculqué aux techniciens qu’ils ne sont que des exécutants dociles. Et on voit le résultat de ce mépris dans plus d’un théâtre. Hélas !

23.01.98

 

APPLAUDISSEMENTS.

 

A la fin des représentations, on voit assez souvent pendant les applaudissements, quelqu’un de la distribution qui montre de la main la régie, dans le but semble-t-il louable de faire partager les applaudissements aux techniciens sans lesquels, souvent, le spectacle ne pourrait se faire.

Personnellement je n’ai jamais ainsi montré la régie non pas pour garder tout pour moi mais parce que je n’ai rien à partager. Ca leur fait plaisir d’applaudir aux spectateurs. Moi sans enthousiasme mais avec le sourire, je me prête à ce jeu convenu du salut. Mais les applaudissements, je crois que ce ne sont pas des choses qu’on me donne, à moi et aux autres sur le plateau. Je n’en dispose pas !

Les applaudissements à la fin du spectacle sont un rituel et ne me concernent plus moi directement. Ah s’ils intervenaient dans le cours de la représentation, surtout quand je joue seul, là oui j’apprécierais les encouragements, les appréciations flatteuses, les exclamations étonnées. Comme pendant une épreuve sportive, j’aimerais bien parfois entendre les bravos, vas-y, allez, c’est bien, en avant, ouais ! Ca me propulserait très loin. Mais à la fin, les jeux sont faits, ça ne sert plus à rien.

Ils tapent des mains pour en finir tout simplement ! J’ai l’impression qu’ils chassent les démons, comme dit la vieille dame anonyme ! C’est très juste, tout à fait ça, elle a raison ! Ce ne sont pas les acteurs et les actrices qui crient en tapant dans les mains : on ferme ! Non ! Mais les spectateurs, les spectatrices qui se déchaînent comme s’ils gueulaient : Assez ! assez ! assez ! Et plus ils ont été touchés, plus ils tapent ! Comme s’ils voulaient échapper à des pinces gluantes ! Chassant les bestioles et après ouf, sauvés !

Ils ont renvoyé le théâtre dans sa tanière. Et c’est qui, c’est quoi le théâtre, on ne sait pas ! Naguère, il y avait un roulement suivi des trois coups pour annoncer une entrée solennelle, celle du théâtre bien sûr que personne ne sait ce que c’est mais ça arrive au beau milieu et ça commence à se développer comme un cancer.

Et bien sûr aussi à la fin quand ce théâtre n’a montré que le bout de son nez, quand ça n’a pas été très bon, ils n’ont pas besoin de se décarcasser pour le repousser. Il s’en va presque de lui-même et honteux ! Ne se trompent-ils donc jamais les spectateurs ?

Ven 19.07.96

 

 

RIGOBERTA SANS FILET.

 

Hier soir à cause d’une trop longue et très pénible discussion avec un groupe de jeunes, petits bourgeois, destinés paraît-il à la fonction d’animateurs de banlieue peut-être (il n’y avait ni beur ni black !) et que Fleur du Béton qu’ils avaient bien aimé avait tout de même bien secoués, je n’ai pas pu faire mon filage ultra rapide de quarante minutes, et j’ai joué Rigoberta sans aucune préparation. J’ai même oublié de me maquiller ! C’est incroyable et pourtant ça arrive.

A quelque chose malheur est bon. Tout c’est bien passé pour Rigoberta Met les Voiles, et sans l’avoir décidé, j’ai donc passé ainsi une étape importante et seulement à la 22 ou 23ème représentation de cette pièce qui reste une grande épreuve physique et mentale, difficile à analyser. C’est tellement pire que pour Xerxes par exemple que ça ne me donne même plus envie de dormir avant de jouer, comme ça me prenait à l’époque, il va y avoir trente ans.

A jouer simultanément les deux rôles de l’homme et de la femme, je change de registre vocal et gestuel en permanence. Ce qui fait que je suis dans un état d’incertitude, de non-fixation de quoi que ce soit, continuellement. Des possibilités nouvelles de jeux, des gestes, d’intonations, de variations, de mouvements, de pas de danses, de notes et de vocalises ne cessent de me venir dans le corps et dans la bouche.

Je suis dans l’inverse exact de Nous les Eureupéens où la nécessité de l’improvisation verbale me contraignait, presque malgré moi à un jeu assez bien défini confinant au par-cœur, et n’autorisant au fond presqu’aucune fantaisie, comme s’il pouvait ne pas s’en permettre, comme s’il y avait risque que la fantaisie gênât la création verbale. La tension créatrice de l’improvisation produisant une espèce de tétanie du corps qui pourrait aller jusqu’à la rigidité cadavérique pour laisser passage total à la voix seule ! J’exagère ! Et pourtant…

Oui avec Rigoberta Met les Voiles, c’est l’inverse, le texte s’est fixé peu à peu, mais pas encore définitivement. J’ai accumulé les versions successives avec des variations souvent minimes. J’approche peu à peu le mot à mot impeccable mais il se produit encore et toujours des distorsions à cause des variations et des vibrations corporelles, vocales et buccales qui, elles, ne sont pas du tout fixées. Et je constate que l’interaction de l’invention corporelle sur le texte est beaucoup plus importante que celle de l’invention verbale sur le corps ! C’est ce qu’il me semble pour le moment. Je suis en travail dans ce spectacle comme jamais encore avec aucun autre.

Depuis la reprise de cet été, Sébastien m’accompagne au petit tam-tam pour les trois chants : le personnage sud-américain de Rigoberta, le blues afro-américain de la fille de la rue, le final maghrébin de Leila, et bientôt pour un quatrième, la farandole de la peur. Ces agréments rythmiques nouveaux enrichissent beaucoup le spectacle par des prolongements culturels issus d’autres civilisations et introduisent ainsi des belles respirations.

Il y a toujours le risque que cette richesse développée par le rythme ne limite ma propre expression chantée. J’ai ressentie ce risque avant-hier mais hier le sachant je me suis restitué convenablement dans la partition. De toutes manière je n’écrirai pas de mélodie définitive. Bien que cette certitude soit une gageure, il me paraît nécessaire de ne fixer aucun pas ni aucune note. Ca ne facilite peut-être pas le succès immédiat mais tant pis !

Il faudrait dire aux spectateurs avant de commencer que même s’ils ne sont pas nombreux, cela n’est pas grave, que l’acteur et le musicien n’en souffrent pas particulièrement. Ils font leur travail et ils sont bien contents que quelques personnes viennent et leur permettent de le faire. Le nombre là ne fait rien à l’affaire. Le seul impératif est que cela se fasse ! S’il ne le fallait pas impérativement, et je ne sais pas pourquoi, je m’en passerais bien. J’écris cela en ce moment sous la seule emprise de la stupéfaction.

Je sais combien ce la peut paraître absurde mais je suis prêt à jouer chaque soir quel que soit le nombre de gens dans la salle, et même pour un seul s’il ne s’en trouve qu’un seul à venir. Qu’un seul soit là et le théâtre est sauvé. La rentabilité du théâtre, de la fonction du théâtre est assurée. Parce que ce qu’il faudrait prendre en compte, e sont tous les autres autour qui ne viendront jamais mais qui savent que ça se fait ! Et que si le théâtre se fait effectivement en chair et en os, grandeur nature, ça veut dire qu’il se fera… sinon il meurt !

S’il y an dix, s’il n’y en a que dix comme on dit, et qu’ils restent jusqu’au bout, ça vaut mieux que s’il y ne mille et qu’il en part des dizaines et des dizaines, et des centaines, comme ça se voit ailleurs de plus en plus ! Car les dix pèseront plus lourd que les mille. Comme disait le Duc de Rohan aux protestants en résistance contre les armées de Richelieu : trois résolus valent mieux que trente éperdus !

Dim,14.07.96

 

 

 

LE JOUR OU JE ME SUIS INSTALLE A LA PRESIDENCE.

La genèse de la pièce, les personnages.

En ces temps de crise, les rapports de l’élu et de l’électeur, bien qu’ils soient restés ce qu’ils étaient sont en même temps devenus de plus en plus ambigus et contradictoires. Aujourd’hui, dans ce monde dit moderne, même s’il ne peut pas être remis en question, le principe de représentativité nous interroge !

Le protagoniste, un élu.

Dans cette pièce donc : le jour où je me suis installé à la présidence, il ne s’agit absolument pas de chercher un bouc émissaire, de désigner un responsable unique, de porter à la scène un personnage particulier, de faire la caricature de tel ou tel de nos élus passés ou présents et de se défouler sur son dos. Pas du tout !

Il s’agit plutôt de montrer un élu, un homme en mouvement par rapport aux autres hommes et en l’occurrence par rapport à un seul homme qui les représente tous, encore plus représentatif peut-être que le président lui-même !

 

Quelqu'un est là, quelqu'un arrive.

Le Président élu par sa majorité représente tout le pays. Il arrive au palais et tombe sur un Intendant qui est de son propre parti et qui d’une certaine manière, du point de vue dramatique, va représenter tous les électeurs ! Le Président élu par tous se retrouve seul face à un électeur, face à un Intendant élu par personne mais qui représente tous.

Le théâtre opère le renversement absolu nécessaire. Sur la scène, sous nos yeux, le représentant, l’élu se retrouve un simple individu, et le simple individu, l’électeur, se retrouve représentant de tous ses semblables et d’abord des spectateurs. Mais cela qui m’apparaît si clairement aujourd’hui n’a pas été si facile ni très rapide à découvrir.

Pour la Présidence, il fallait opposer un personnage qui soit à la hauteur, mu par autre chose qu’un intérêt tout personnel. Il a fini par apparaître. C’est l’Intendant en place au palais présidentiel. L’élu émoulu arrive, tout neuf dans sa fonction. C’est lui qui arrive. Et il va se trouver confronté à quelqu’un qui est déjà sur place, qui accueille, qui a de l’expérience. Il est la référence, le point fixe, le paramètre.

Le deuteragoniste : un électeur.

Mais au risque que la confrontation ne tourne court, il ne peut pas être un ennemi, ni un adversaire, ni un opposant, ni même un contestataire. Mais un partisan ! Car s’ils n’ont rien de profond en commun ces deux-là, où se situera le conflit digne d’intérêt. Je suis en train de traduire là en clair une recherche qui se fait plutôt de manière empirique, tactile, tout un jeu d’appréciations, de pesées apparemment irrationnelles… Ce se sent plus que ça ne se réduit rationnellement.

L’Intendant sera donc du même parti, ou de la même sensibilité que le président, c’est vraisemblable. Un personnage de la base, naïf, crédule, croyant, respectueux, impressionné, dévoué, etc… comme nous tous. Son candidat a été élu, il se sent lui aussi élu, choisi par le destin. Peut-être pas lui personnellement mais ses idées et ses espoirs. Il incarne tout l’électorat qui croit avoir gagné, sans savoir exactement quoi, sinon la quasi certitude d’un changement.

Plein d’illusions, extrêmement banal, pétri d’honnêteté et de dévotion, il va être surpris, puis étonné, puis interloqué, puis indigné, puis ulcéré par les paroles et les actes du Président qui n’a d’ailleurs rien d’un monstre mais qui dépasse quelques bornes et provoque peu à peu la grande déception, et puis la colère finale de l’Intendant.

 

Ne cherchez pas le modèle de ce président.

L’intérêt de la pièce est là, dans cette confrontation, dans la tension progressive des rapports entre les deux personnages qui nous représentent tous les deux, et qui nous sont très proches. L’un comme l’élu, l’autre comme porte-parole informel ; Deux personnages de fiction pure issus d’une dure réalité. L’Intendant est un anonyme. Le Président n’a pas de modèle officiel. Il y en a des dizaines et des centaines. S’il n’avait qu’un seul modèle, ce serait une caricature, ce ne serait qu’un cas parmi d’autres. Or ce n’est pas un cas particulier, c’est un mal général, et plus répandu qu’on ne croit…

Jeudi 3.07.97

 

 

UNE CABANE DANS UNE IMMENSITE

Note complémentaire sur le décor en général et sur la vastitude en particulier.

Devant le projet de jouer à la Cave-Poésie de Toulouse, en espace assez réduit, j’ai douté de l’opportunité d’y jouer Fleur du Béton qui se passe dans un grand immeuble. Et j’ai cherché un thème à peu de personnages, qui irait bien dans cette cave : un fou, un prisonnier, un mort dans une morgue, un traqué, etc… Et puis je me suis souvenu que sous le titre de l’Ermite, j’avais pris il y a bien longtemps quelques notes pour une pièce avec deux personnages. ‘est finalement ce thème que j’ai décidé de traiter.

Au cours d’une randonnée, une adolescente des banlieues, une sorte aussi de fleur du béton, tombe par hasard dur un type qui vient de fuir le monde et qui ne veut plus voir personne. Une espèce de phénomène pour cette jeune fille, ébahie par sa découverte ! La scène se passe dans un coin perdu : cabane ; abri sous roche, grotte, ancien blockhaus, crypte, souterrain, vieilles ruines…

La pièce écrite, Le Solitaire et la Curieuse, ou encore Tentatrice, bien qu’elle soit assez bonne et amusante, il ne m’a soudain plus paru convenable de la créer là-bas, dans la Cave-Poésie. Il m’a semblé que l’exiguïté des lieux risquait de peser sur la pièce, de l’étouffer et de la réduire à son sens le plus étriqué, minable, misérable, et en somme : petit-bourgeois !

Le solitaire souffre du monde entier, accablement existentiel qu’il faut bien percevoir autrement que dans ses mots. De son coté, l’adolescente apporte tout un monde avec elle. Elle le ré-injecte dans ce trou noir, dans cette tombe. Et elle l’illumine… Comment tout cela peut-il cohabiter entre quatre murs comme d’une prison ? Comment l’enjeu peut-il apparaître ?

D’où mon hésitation à y jouer aussi Rigoberta. Une impasse dans une cave, un cul de sac, ça ne va pas. Dans un cul de sac, il vaut sans doute mieux représenter un grand carrefour et vice-versa.

Tout au contraire, imaginons une minuscule cabane sur une immense scène. Car en fait, nous avons toujours besoin de beaucoup d’espace pour jouer.

Ah oui une petite cabane sur une immense scène ! Ainsi ce fut un grand plaisir de jouer en espace réduit, même Acteur-Loup, sur la grande scène de Vitry. Il suffit de délimiter une aire de jeu au milieu de l’immensité qui reste visible et qu’on peut utiliser quand on veut.

Le problème des dimensions sur grand plateau ne se pose que si on veut l’occuper totalement, que si on veut en faire une scène, un lieu complet dans son ensemble, tout l’habiller, tout le transformer, comme à l’Opéra ! Mais si on le prend simplement comme un plateau sur lequel on présente un univers, vaste ou réduit à l’aide de quelques éléments significatifs, il n’y a plus de problème, au contraire !

 

Ainsi donc il y a au milieu d’une immensité, une cabane, un coin de ruines, un replis minuscule. L’adolescente vient de loin, voit cet objet, s’approche, très intriguée, l’examine, en fait par ruse sortir le solitaire, l’observe de loin et tourne autour de lui… Et sa situation se met en question tout de suite !

A l’inverse supposons que la scène dans son ensemble représente l’abri du solitaire. Quelle soudaine réduction de sens ! Au lieu d’une coquille perdue dans le monde, et pourquoi, on a une tentative de faire entrer plusieurs mondes dans une seule petite coquille. Tous les gestes tous les rapports sociaux paraissent déjà préétablis, et pesant.

Non cette cave ne peut pas être tout entière le refuge, l’abri, la niche du solitaire. Par contre, si on oublie ce qu’elle est et ses petites dimensions, elle peut contenir une niche, proportionnée à l’espace total ! Finalement je crois qu’il vaut mieux y donner Fleur du Béton. Tout se passe autour de quelques boîtes aux lettres, et très étroitement en deux personnes. Les dimensions réelles ne font rien à l’affaire…

Dim,16.06.96

 

MOLIERE AU CŒUR.

Ah non ce n’est pas une anthologie des belles grandes uniques inimitables scènes du plus grand homme de théâtre.

Ah non ce n’est pas une nouvelle vie passionnée de M. Ses amours malheureuses ses démêlés avec les dévots et les médecins.

Ah non ce n’est pas une quelconque plaidoirie, une invocation à l’intercesseur, un appel à Louis XIV, ou un banal transfert de personnalité.

C’est une pièce originale oui. Et du point de vue de la scène et du point de vue de l’auteur que tout s’ordonne. Il y a un homme au milieu de la scène. On ne sait pas pourquoi. Il ne sait pas pourquoi. Il s’y trouve. Il doit d’y trouver. Il ne peut pas faire autrement que d’être là. Et y étant il doit attirer l’attention la retenir. Et pour cela alimenter la scène, dynamiser l’espace, faire feu de tout bois pour alimenter la machine. Cette grande gueule ouverte.

Acteur-auteur a brûlé sur les planches, s’est consumé, s’est consommé. A t-il déversé sa vie sur la scène ? Ce qu’on sait ce qu’il est sûr, c’est que ses créations se sont déversées dans sa vie, vases communicants. Imbrications. Complications. Difficultés. Souffrances et ne reculant devant rien s’est trouvé au pied du bûcher. L’a évité. Ont fini par avoir sa peau. Trop tard quand même. Avait tellement donné sur le théâtre. Et nous rester là avec lui. Demeurer au cœur de l’action et tentative de jeu de mots dans le titre avec le cœur traversé par le théâtre évidemment il faut voir Molière aucteur un mot seul mot qui dit tout n’existe pas encore. Qui contient tout.

Un type se démène sur une scène, petit insecte noir dans un champ de dorures. Bien des plans sont possibles. Bien d’autres images. Se tenir à cet axe à cet axteur, au ras du plateau, avec lui de son point de vue. En prenant l’itinéraire des rôles principaux qu’il s’est écrit pour lui-même sur mesure.

Seuls les spectateurs et les spectatrices pourront voir ce qui se dégage…

Quand la méthode ça consiste à tout lire et relire et tout connaître. Quand on plonge et quand on replonge comme dans l’océan c’est le vertige. On se noie dans tant de beautés tant de richesses. Les idées faites volent en éclats et en bulles. Plus rien ne reste. On coule dans l’immensité insondable. On se trouve glissant au fond perdu au milieu des ces paysages perspectives à l’infini. On part à la dérive et puis on refait lentement surface.

Alors asphyxié exténué et ivre on fait la planche, on regarde le ciel et mollement bercé, ayant ressenti chaque vague connue chaque goutte d’eau par son nom, rencontré chaque poisson, dialogué avec chaque algue, chanté avec chaque oiseau, sommeillé avec chaque rêve, et joué avec chaque jeu du langage en travail, du théâtre dans le théâtre, de la réalité aux prises avec la fiction, alors oui tout s’apaise on peut tout oublier et on refait tout de mémoire avec ce qui flotte dans l’air depuis des siècles et dans les eaux des souvenirs. On pousse hardiment l’imprévu. On laisse divaguer les imaginations.

Dans le prochain numéro le centième qui ne sera expédié que sur commande, nous publierons le texte du spectacle Molière au Cœur et avec la première biographie de Lagrange et Vivot, quelques études sur ces thèmes évoqués : le langage en travail, le théâtre dans le théâtre, l’auto-célébration en scène, et même la présence de Molière à Avignon que nous évoquerons spectaculairement dans les rues au début de mars.

 

LA DANSE DES VIVANTS

Comme quelques autres, nous avons été durement frappés dans nos subventions au cours des trois dernières années. Et voilà que nous sommes encore vivants! Ca coûte cher oh oui, de survivre aux mauvais traitements, mais ça réconforte beaucoup de rester libre. En même temps ce qui amuse c'est que les plus riches ne font pas mieux en art, sauf en esbroufe. Et ce qui réjouit surtout est de constater qu'au moment où on veut nous faire disparaître, voici que d'autres indépendants, des jeunes troupes ne cessent pas de naître et de s'affirmer! Voir ce qui se fait dans le off... Ca résiste beaucoup à la loi du plus fort, du profit et du prix fort. Les normalisateurs n'en finiront jamais. Ils en auront toujours encore un à abattre et parfois même devant son propre fils. Car malheureux, ils n'arrivent pas à contraindre et esclavager tout le monde. Réjouissons-nous en pensant à cette victoire quotidienne que nous remportons sur le profit. Mettons-nous à la place des nantis, des puissants, des maîtres du monde! Imaginons quelle sorte de rage froide ils peuvent avoir, eux qui ont tout, à ne pas pouvoir clouer le bec à tout le monde, à ne pas pouvoir licencier encore plus plus, à ne pas pouvoir tout nettoyer et racler jusqu'à l'os, et liquider tout le théâtre! Il y a des résistants partout. Ils ne se connaissent pas et sans le savoir ils se tiennent par la main dans une immense solidarité contre le rouleau compresseur qui ouvre la marche au progrès sur le corps de l'humanité. Tout acte de résistance si infime soit-il s'inscrit dans cette grande résistance au jour le jour, et retarde l'apocalypse qu'on finira par arrêter juste à la dernière seconde! On peut sans hésiter danser la danse des vivants et se marrer jusqu'aux étoiles! Et se faire chaque matin un bal du 14 juillet à la guimbarde et un feu d'artifice avec des allumettes. C'est la fête!

André Benedetto

 

LE PARTAGE DE LA DOULEUR

Quand quelqu'un souffre et qu'il gémit, ses plaintes ont sans doute plusieurs fonctions. Elles sont un ensemble de messages lancés vers l'extérieur: appel à l'aide, avertissement, signal de prudence et mise en garde, balise de détresse pour détection par les services de secours, signal sonore espèce de sonar pour autorepérage par le malade de sa situation dans le monde, signe de reconnaissance en direction de la communauté des souffrants pour reconnaissance réciproque et solidarité... Les plaintes sont aussi un ensemble de tentatives pour apaiser les douleurs par mélopée, psalmodie, bercement et recherche de léthargie afin de transformer le lieu de ces douleurs en centre de diffusion de substances lénitives, et peut être un moyen de les évacuer en partie à l'extérieur du corps par l'émission d'ondes sonores qui se glissent dans la respiration qu'elles mettent ainsi en relief. Le souffle emporte des particules de souffrance... Dans ces annihilations et dans ces évacuations des douleurs, il doit y avoir bien des réactions chimiques subtiles et complexes, et encore inconnues, produites par ces plaintes et ces gémissements. Ainsi qu'au cours de ces rencontres qu'on pourrait appeler le partage de la douleur. Ils se jettent dans les bras les uns des autres et ils pleurent ensemble pour se délester de poids insupportables comme s'ils se mangeaient réciproquement tous les noeuds qu'ils ont dans la gorge... Il y a beaucoup de gens admirables qui pour partager la douleur viennent en aide à leurs semblables de bien des manières et sans chercher ni récompense ni gloriole, très simplement, souvent dans la difficulté. Il y en a même qui vont assister les mourants et leur tenir la main. Ils offrent à un autre la possibilité de s'accrocher à quelqu'un, à un semblable et de s'arracher à la solitude ultime et au désespoir insondable. Et pour en tirer quoi? Pas autre chose que ce que tirent les éléphants de la compassion qu'ils expriment pour l'un des leurs blessé. Une chose si simple et si fondamentale que les esprits retors qui croient tout connaître du coeur humain, ne comprendront jamais... J'admire tous ces gens dont d'ailleurs on parle très peu. Les médias font plutôt et même de manière systématique, la chronique de la mort et de l'horreur, de la compétition et du grand banditisme. Si on faisait un jour la chronique de la vie quotidienne, si on créait la seule radio en continu d'informations humaines, quel changement alors, quelle révolution! Je pense que le théâtre est comme ce cri de la douleur de l'être et comme cette générosité... tous ensemble... tous ensemble... Ouais?

André Benedetto 15 07 97

Je pense que le théâtre est comme ce cri de la douleur de l'être et comme cette générosité... tous ensemble... mais je me demande aussi s'il ne serait pas préférable d'apprendre et de pratiquer le contact physique et réel avec la souffance d'autrui, avec la souffrance de celle et de celui qui sont, à nu à vif, réduits à l'humain-même qui est au coeur-même du théâtre.

 

Y A 40 ANS OU PRESQUE

Ah non ce n'était pas pareil! Les choses se transforment et changent... Evoluent-elles en mieux, en mal? Il y avait une troupe dans une ville. Et la ville jouait au foot contre la troupe. Aujourd'hui dans la même ville, peut-être un peu diminuée, il y a des centaines de troupes... En ce temps-là, le théâtre se voulait au service du public. Au-jourd'hui on voudrait officiellement qu'il fût au service du public de théâtre. La différence est grande. On vous dit: occupez-vous de ce public-là, tout le reste n'est que vile animation. Il y a là matière à débat, mais il n'y a pas de débat. Bien des troupes et parmi les meilleures souffrent de ces jugements négatifs formulés par des gens qui n'ont jamais fait ni création ni animation, sinon ils sauraient dans leur esprit et dans leur chair qu'il n'y a pas de différence. Il y a même des troupes qui ne disent rien de leurs animations pour ne pas être considérées comme des minables! Dans cette société on doit se cacher pour faire le bien, c'est beaucoup dire mais quelle honte! Aujourd'hui comme hier des spectateurs des spectatrices se faufilent dans le noir. Hier c'était les retardataires à qui on faisait atten-dre le premier noir pour leur entrouvrir les portes et qui fonçaient pour trouver leur place ou une place. Aujourd'hui ça fonce pareil. C'est les épouvantés par le spectacle qui fuient à toute vitesse. Ca circule en sens inverse. On en trouverait beaucoup qui ont ainsi changé le sens de leur circulation avec le temps! Faut-il regretter cette époque? Oh non! Y a aucun regret à avoir! C'est le passé! Et nous sommes dans le présent. Peut-être n'y-a-t-il que quelques leçons à tirer? Mais au fond celles et ceux qui sont prêts à tirer ces leçons, ils sont déjà tellement dans la réalité quotidienne qu'ils en savent déjà beaucoup. Et d'abord ils savent que leurs prédécesseurs se bagarraient comme eux au jour le jour, non pas pour appliquer quel-ques recettes dérobées à quelques alchimistes, non pas pour sauver le monde, mais seulement pour faire partager du bonheur, et surtout pour essayer de se dégager des idées reçues, des clichés, des vilainies... Utopistes peut-être mais pas idiots! Et même sans illusion!

André BENEDETTO Mar 16 07 96

 

MACBETH FAIT COMME UN RAT SANS UNE SEULE PAUSE JUSQU'A LA MORT

Macbeth ça file à toute blinde, et vitesse-folie . Ca s'arrête pas un instant pour respirer pour s'écouter pour prendre des temps lourds de signification. La signification c'est qu'ils ont mis le doigt dans l'engrenage et ça va de plus en plus vite précipi-tés au gouffre ils sont. Ca les dépasse. Il courent derrière leur destin. Lui Macbeth et elle qui pousse. Il apprend sa promotion on la confirme. Il galope à la maison le roi arrive il le tue. Il tue les gardes il devient roi. Il tue Banquo témoin gênant. Il ne peut pas faire autrement. Faut dégager la route éliminer les preuves. Il tue Lady Macduff et ses enfants et bien d'autres encore et encore plus on sait pas tout mais il ne peut régler le compte. A pas le temps de s'arrêter Macbeth et de se poser des questions il faut prendre des décisions et vite et encore plus vite toujours. Pas du tout la grandeur tragique avec la grosse voix impressionnante et le souffle de l'épopée, c'est du nervosisme de petite catégorie, du raisonnement d'alcoolo, de la spasmophilie infantile. Y a du grand c'est vrai du très grand texte dans Shakespeare. Du texte de clodo sur un coin de comptoir philosophant l'horreur de vivre un peu comme Khayyam de Nishapur. Ca cavale à toute pompe Juste le temps de respirer Pas le temps de l'intonation Ni du temps bien senti File vite sans rien forcer Vite à la fin sans savoir ce qui va arriver Il ne sait rien il va très vite vers la fin pour connaître le résultat des courses. D'un coup alors il voit la fin il est en plein dedans on lui coupe la tête et il n'a rien compris du pourquoi du comment cette injustice fondamentale dont il vient d'être la victime. Il pourrait dire: On m'a vraiment pris pour un con. Et Don Juan c'est pareil et Oedipe et tous les per-sonnages tragiques, ils sont pris aux oreilles et en deux temps trois mouvements sans une seule pause, cuits!

 

INDIEN PROVOCATEUR UN BRÛLOT A LA MAIN

Nous n'avons pas tellement à nous plaindre des critiques, sauf de ceux qui ne viennent pas nous voir, comme s'ils avaient fait des choix définitifs. Ceux qui viennent par contre font leur travail. Ils écrivent souvent des bonnes choses. Une bonne chose c'est une chose écrite qui ne trahit pas le spectacle, qui ne fait pas fuir le public sans raison, qui apporte des aperçus intéressants, des points de vue sur nos travaux, sans forcément tartiner des louanges. Certes il peut arriver qu'une bonne chose ait un mauvais effet. Par exemple je crains que le terme "poétique" tombe comme une condamnation. Quant au mot "dialectique", brrr! Je n'ai jamais polémiqué avec un journaliste, et je ne vais pas commencé aujourd'hui avec qui que ce soit. Cependant je dois dire que je suis surpris de la persistance de certains clichés dont je me sens victime. Le cliché n'exprime pas une opinion personnelle. Il reprend une idée reçue, une idée qui semble aller de soi et il la ressert par manière de sous-entendu, de complicité, de jeu. Il ne mesure pas à quel point il enferme, gomme, cache, détruit, alourdit, pervertit la compréhension des oeuvres. Et peut-être tient-il les spectateurs potentiels à distance, et en respect! De ces clichés il y en a des dizaines dans nos dossiers de presse. Sans remonter bien loin dans le passé, au cours des derniers mois on en a vu reparaître plusieurs qui tendent à me présenter comme un indien, ce qui connote folklore désuet ou rebelle un peu obtus; ou comme un moraliste qu'on n'a guère envie d'entendre. Souvent comme un militant, comme un type engagé tandis que moi j'essaie d'agir comme un simple citoyen qui essaie de se dégager de tous les clichés, idées faites, poncifs, dogmes et croyances qui nous étouffent. J'ai même appris au sujet de l'invocation d'un mort, que j'avais écrit un brûlot. Non non je ne polémique pas. J'essaie de comprendre! Et qu'y-a-t-il à comprendre quand cette dame vient me proposer une collaboration future et qu'elle s'excuse de n'être guère venue jusqu'ici chez nous parce que, dit-elle, mon esprit provocateur n'est pas sa tasse de thé. Il y a de quoi tomber des nues: Provocateur! Je ne provoque jamais! Je dis sans élever la voix, sans manifestation intempestive, sans déclaration, ni accusation, ni menace, je dis ce qui me parait juste et vrai. Alors je me demande quels visages pâles sont-ils? A quelles idées douillettes se raccrochent-ils? De quoi ont-ils peur au fond, sans l'avouer? D'où croient-ils que je parle au lieu d'écouter ce que je dis? Ne criez pas au génie mais ne gênez pas l'écrit! andre benedetto 98 Après Giordano Bruno j'ai eu droit à Benedetto l'hérétique, à Benedetto l'iconoclaste

 

L'INVENTION D'UN PAYS POUR LES MORTS UNE NECESSITE

La mort de quelqu'un. Il est mort. Il n'est plus là. Mais en fait il est encore là dans la maison, et en tout lieu dans la pensée. Présence insupportable à la longue, sans doute. Schizophrénie pour tout le monde. Comment guérir de ce mal? Il faut en finir avec ce qu'il y a de trop survivant dans ce mort, de sous-vivant. Ce n'est pas un sur-vivant mais un sous-vivant. Il est par là, par dessous, tapi. Oui les morts sont des sous-vivants toujours présents mais invisibles. Les vivants ont-ils un jour inventé le lieu des morts pour vivre en paix? - Où est-il? - Il est au ciel. - Il est au pays des chasses éternelles. - Il est au Wallallah - Il est réincarné dans un être vivant - Etc... Les peuples ont inventé chacun le pays de leurs morts pour s'en débarrasser, pour les éloigner du foyer, de la cité, pour les tenir à l'écart et pour en finir avec la schizophrénie. Malheureusement l'église est venue faire commerce de cette nécessité. et ajouter par-dessus le marché, la notion d'enfer et de paradis, sans doute occidentale et très abominable! Comment a pu venir cette abomination: l'invention d'une église? Heureux les peuples qui ont des croyances, des cultes mais qui n'ont pas d'église! Je comprends l'invention d'un pays pour les morts: - ils ne sont jamais morts - donc ils sont encore là et c'est insupportable - il faut les éloigner, les loger ailleurs, leur donner un pays... Alors bien sûr il leur arrive de revenir parmi nous, puisqu'ils ne sont pas morts. Je notais ailleurs cette différence culturelle: - En Méditerranée, on va voir les morts pour les interroger comme des devins, - En Angleterre ils reviennent hanter les vivants comme une conscience morale. Au théâtre l'apparition d'un mort va presque de soi et ne gêne jamais personne sauf le personnage éventuellement. Comme si on s'attendait en permanence à les voir apparaître. Comme si sur la scène ils étaient même plus vivants que les vivants. Car ils portent avec eux, purs esprits, le poids écrasant du définitif. Ils sont enfin achevés. Dans les salles de théâtre il y a de plus en plus de morts, dans la salle. Et sur la scène la tendance à jouer les vivants comme s'ils étaient déjà morts, achevés et bourrés de mystères... Tout est mort. On est dans la mort. Secouons-nous. D 21.06.98.Londres-Marseille En finir avec Pétain par exemple! Le mettre où? Vaste problème l'oubli, la mémoire nécessaire et la condamnation. Pas d'autre solution sans doute que l'étude froide sans complaisance de ce que ces gens-là ont fait dans le passé. Tout dire.

 

MANIFESTE PER LO TEATRE D'OC

Avem una lenga nòstra que inventet la poèsia europenca una cultura tant rica que nos es venguda d'en pertot un biais de jogar lo teatre... e lo cinema una tipologia de personatges tancats ailas desempuèi mai d'un segle en riba de rota coma lei santons, e que bolengan plus Avem d'escrivans ancians, autors d'òbras magers, e mai de joves escrivans que sabon escriure d'òbras bèlas e bònas Avem tot aquò! E pòdi dire qu'ai vist d'espectacles que son fòrça bòns. Mai la situacion actuala dau teatre fa crenta e la devem cambiar un pauc. Per aquò vaqui çò que me pensi que devem faire: 1. Jitar fòra la scena toteis aquelei decòrs laids, lords e encombrants: telas, taulas, cadieras, cosinieras, armàris e bufets... Garçatz tot aquò defòra que ne'n avem ges de besonh. Nos cau servar una scena vueja e nusa. Un plateu e basta! 2. Prendre la lenga coma una lenga vertadiera, fòrta, poderosa, rica que pòt tot dire a totei sus la terra sensa ges de besonh d'assajar de se faire comprendre dei solets franchimands, sens aquela manía de revirar tot en frances ò d'escriure lo proensau amb la fonetica francesa. La lenga es pas un sota-francès, un patès. Es una lenga coma una autra. Es pas simpletament un suplement d'anma per lo paure proensau. La lenga es pas soncament facha per lo pantais, la galejada, la farsejada, lo desconatge, la mantenença de sabem pas de qué, la politica estrecha... Devem quitar tot aquò que son d'entrepachas au desvolopament nòstre. La lenga es facha per la vida, per la comunicacion, per dire lo mond e lo cambiar, per dire la femna e l'òme e per leis adjudar a viure e per que se podon dire elei-meteis tot çò que an dins lo còs e dins l'anma. Devem auborar lo niveu de la lenga e lo biais de la dire sus lo pontin. E per aquò leis amators devon trabalhar coma lei professionaus e mai e mielhs encara. 3. Durbir lei pòrtas e lei fenestras sus lo mond d'ara, aici e aila, e sus lei fòrmas nòvas de la creacion. E jogar tanben defòra, dins lei carrieras. Mandar d'invitacions en totei aquelei que fan lo teatre, que sabem jamai çò que se jòga en cò nostre, dins la lenga. Organizar d'acampadas mai nombrosas per manejar aquela situacion d'ara. De segur qu'avem de se parlar e de veire ensems çò qu'es possible de faire. Per acabar vaqui lo mementò: 1. La scena vueja 2. La lenga plena 3. Lo fenestron dubert.

Andrieu Benedetto

 

 

AS YOU LIKE IT DE SHAKESPEARE AU GLOBE LE 19 JUIN 1998

Une représentation dans le Globe reconstitué renouvelle complètement la vision, la connaisssance de Shakespeare. On sort soudain du littéraire. C'est pas très grand, assez banal au fond, ordinaire, quotidien, en bois: un grand théâtre intime, simple. Ca joue partout, dans cet univers clos. Ca entre ça sort du fond de la scène par trois grandes portes au-dessus desquelles se trouve une galerie, ou de la face et par la salle des 4 entrées du parterre et ça monte alors sur la scène par un escalier tout le long de la face. Ca écarte le public debout pour passer, ou pour se battre, ou pour jouer musique, toute en direct avec quelques instrumentistes. Ca prend sans cesse à témoin, en quelque sorte, des spectateurs très présents. L'histoire tout à coup se joue se fait se fabrique se crée là-même avec ces gens-là, tels qu'ils sont. Le monde est une scène. Tout joue, se joue, prend à témoin, prend à parti. Aucune gravité aucune prétention aucune frime. C'est sans tralala, pauvre, suant et soufflant, sans fard, d'une réalité palpable, immédiate, ça sort de l'humanité ordinaire, loin des mannequins et des revues de mode. Ca se passe là et nulle part ailleurs. Ca joue aussi bien de dos au public, derrière les deux gros piliers qui soutiennent le toît de la scène, comme ça vient, sans chercher à faire du théâtre en rond, aucune importance... Des "oiseaux" font le tour des galeries, par derrière le public, avec des appeaux. Les longues tirades ne sont pas longues puisque ça parle dans la rue, sur la place. Il n'y a plus le vulgaire et le distingué, il y a des personnages qui s'expriment chacun avec son langage, et devant toutes et tous. On est dans l'évidence de la diversité, de la pluralité. Je n'aurais jamais imaginé une chose pareille, il n' y aucun problème de texte, du genre de ceux que les professeurs et exégètes aiment à se poser. A l'orchestre, au parterre, si les spectateurs restent debout aussi longtemps, c'est que ça joue partout devant eux, autour d'eux et au milieu d'eux, c'est qu'on les bouscule, qu'on les met dans leur situation de badauds de place publique et de foire. Et ceux qui parlent sont comme eux, car il y en a de toute sorte. S'il n'y a que des assis dans un théâtre, je comprends maintenant que ça ne fonctionne pas à fond. Il manque quelque chose: l'occupation réelle d'un même espace de jeu, ensemble. Le fou de cour, le déconneur de bistrot, le rigolo de fond de classe ou d'atelier, ne peuvent pas être perçus pleinement par des assis en rangs d'ognons. Il n'y a pas de quatrième mur. Il n'y a même aucun mur du tout. Le théâtre c'est ce qui vient à la conscience, ce qui a le besoin de venir à la conscience du monde et de se manifester aux yeux de tous. Ils arrivent de n'importe où, ils disent ce qu'ils ont à dire, ils font ce qu'ils ont à faire et puis ils disparaissent dans le monde, dans nous. Ca se passe au milieu du monde en train de vivre, avec les bruits extérieurs, des avions des hélicoptères dans le ciel, des travaux au loin, les rumeurs de la ville, c'est le monde, le soleil ou les nuages comme ça vient. Ici ça se passe dans le cercle, entre nous, en plein air et à l'abri. Ca vit ça bouge. Voilà l'accomplissement du théâtre, j'allais dire du théâtre à l'italienne, mais non tout simplement du théâtre pour tous devant tous parmi tous. Je peux me lever, aller-venir en bas au milieu du public debout. Ca ne change rien à l'histoire, au déroulement. Il n'y a vraiment là que des individus pris à témoin de ce qui se passe. On sent même bien dans ces conditions de représentation que chaque individu du public est en puissance un personnage de théâtre prêt à entrer en jeu et en attendant ils regardent ils écoutent ils vivent à leur rythme. Des écoliers ont leur bouteille d'eau ou de soda, ils mangent des glaces qu'ils sont allés acheter dehors, dans le hall ou sur la place. Il suffit de se déplacer avec son billet. Je sors un moment, ça suit son cours, ça ne m'attend pas. Aucune contrainte, aucun sacré: on n'est plus à l'église, enfin! Curieux que ce soit sous ces latitudes que ce théâtre de plein-air ait vu le jour, c'est le cas de le dire! Voir le jour! Si on n'y est pas dedans, dans cet espace, on ne peut pas imaginer comment ça fonctionne, comment le texte fonctionne, et ce que c'est que le théâtre. Usher veut dire huissier, ouvreuse. Sur une sorte de chasuble, d'étole, elles portent par devant "Globe" et par derrière "Usher". J'ai compris aujourd'hui ce que voulait dire ouvreuse! Elles sont aux entrées et elles ouvrent les portes, en permanence. Il n'y a pas nécessité de donner l'illusion d'un lieu. Un seul objet peut suggérer l'univers dans lequel ça se passe, sans insister sans alourdir, car ça se passe d'abord là où ça se joue. Le personnage est le lieu-même, le lieu de l'action de son jeu. Le lieu du je est le lieu du jeu. Simplement. Pas de décor. Le happy-end est évident, sur les trois frères il y en a un de noir et tout le monde accepte ça sans problème. Et pourquoi ça en poserait? Il est un des frères. Il m'est arrivé d'entendre dire qu'au parterre jadis, les gens étaient debout, que ça bouffait, que ça rôtait, que ça pétait, que ça jouait aux cartes, etc... Pour avoir vécu cette expérience au Globe, sans pet ni rôt quand même, je crois que cette description est complètement fausse. Peut-être que parfois les choses se passaient ainsi, mais dans un contexte de jeu, de vie, de monde en mouvement, et si un type pétait, sans doute le faisait-il au bon moment pour ponctuer une réplique qui le méritait, dans l'approbation générale. Car tout le monde est pris par le jeu. La dialectique de l'individu dans le collectif et du collectif dans l'individu est très intense dans ce contexte. J'imagine qu'Hamlet le poignard à la main s'interrogeant au milieu de cette foule sans cesse interpelée, ça devait être bien autre chose que tout ce qu'on peut imaginer à notre époque qui cherche des significations subtiles tout en fuyant la signification forte et principale d'un texte proféré sur la place publique. Bien des gens de théâtre mes confrères ne rêvent souvent que d'un théâtre-cimétière-silence sacré, (un théâtre de zone piétonne pavée de marbre et déserte la nuit!), où on fait du théâtre-cinéma, c'est à dire qu'on fait le noir, qu'on joue, que le public applaudit puis s'en va quand on ré-éclaire la salle! Signal général: Ite Missa Est! Tirez-vous! Il n'y a plus là que des individus isolés, séparés, atomisés, ennemis... Dans ce théâtre-cinéma, et comme au cinéma, ce n'est plus l'acteur qui fait l'image mais le metteur en scène. Il fait l'image dans le cadre de scène conçu plus ou moins comme un volume. L'acteur n'a plus qu'à obéir au doigt et à l'oeil, qu'à suivre la circulation élaborée par d'autres comme une épure, une abstraction, une formule mathématique. Il n'y a plus de scène du monde. Molière quelques décennies plus tard devait jouer dans un contexte comparable à celui du Globe mais sans le plein-air, sauf en tournée dans sa jeunesse peut-être Il y avait les chandelles, les nobles sur la scène, le peuple au parterre debout, et des gens assis tout autour. Ce peuple au beau milieu était certainement plus composite dans son ensemble qu'une simple assemblée d'ouvriers, d'artisans, de domestiques. Ce peuple n'est-il pas le choeur-même qui juge de tout ce qu'il entend et de tout ce qu'il voit par ses réactions immédiates? Tout ce que j'ai vaguement lu ou entendu du choeur de la tragédie antique me parait bien faux par rapport à cette réalité que j'ai rencontrée au Globe de ce populaire installé dans l'orchestratégique. Le choeur jouait par substitution au peuple. Il chantait et disait tout ce qui devait se penser dans les gradins des personnages et de leurs actions Etapes successives d'un effondrement? Un choeur aviné chante et danse autour d'un chariot. Un choeur de personnes de même rang, classe, origine commente. Un peuple au parterre qui pèse tout juge de tout sans rien dire. Un public dans un lieu encore un peu festif ne bouge plus. Un public dans une salle obscure un public entièrement captif. Et nous notre grand débat était: faut-il ou non diviser le public! Or s'agit-il de diviser le public ou simplement de lui montrer quelque chose? Voilà un authentique patrimoine. Ils s'en emparent et ils renouvellent pour moi la vision de Shakespeare, et même celle du théâtre moderne qu'il faut venir confronter illico à ce moule, à cette forme inventée par les élizabéthains et reconstruite à l'identique. Notre théâtre jusqu'ici n'a inventé que la RE-lecture. Et de nos jours combien de scénographes ont conçu des théâtres sophistiqués d'où le tremplin-même du théâtre est exclu. Comment peut-on d'ailleurs parler de scénographie quand la scène n'est plus le lieu où le monde se manifeste, quand on se trouve dans un théâtre-cimetière, un théâtre esclavagiste du type caverne de Platon avec esclaves attachés, leur regard dirigé vers le mur où se font les projections, un théâtre du sous-entendu, qui ne cesse de chuchoter à l'oreille d'un public captif quelque chose comme: entre nous, vous savez bien de quoi on parle n'est-ce pas, inutile d'en dire plus? Le Globe le monde la scène. Tout lieu ici peut devenir la scène. La scène est comme un pavois, comme un projecteur qui se braque sur une partie de l'humanité et la donne à voir. Un vrai projecteur que peut-il montrer de plus dans cette forme? J'ai vu un soir à la Maison Jean Vilar un spécialiste faire une conférence sur les éclairages sans dire un seul mot du soleil. Vingt ans après ça me parait encore plus aberrant. Chez nous par ici, quand il pleut, il pleut! Là-bas, dans un pays où ça pleut-ça pleut pas, la pluie clignote, il y a des gens à l'abri sur plusieurs étages, des anneaux superposés. Les pauvres ou les plus pauvres, les plus enfants, les plus curieux, les plus savants peut-être sont debout dans l'espace au pied de la scène. Ca se joue devant eux eux et autour d'eux, et même au milieu d'eux, presqu'au contact l'acteur est là. C'est ça la vraie magie du théâtre! Quand on ne cache rien. Le public est la masse-même d'où émerge tout le théâtre, tous les personnages. Questions qui ne sont venues qu'au retour: On ne sait peut-être pas comment ça se jouait à l'époque. J'imagine assez bien comme ce que j'ai vu avec ce As you like it. Ai-je raison? Couvraient-ils quand il pleuvait? Le théâtre était-il orienté de la même manière? La galerie centre en plein soleil? Il n'y a pas de projecteurs sinon un ensemble de gros quartz fixés autour de la troisième galerie pour éclairer sans doute a giorno la scène et le public? En d'autres circonstances. Lesquelles? N'y-a-t-il jamais aucun effet lumineux? Les actrices et les acteurs sont-ils gênés par les bruits extérieurs et par les déplacements des spectateurs?

André Benedetto

 

 

 

APPELE? OUI! ENGAGE? NON!

J'ai été qualifié d'auteur engagé. Je ne sais pas très bien pour quelle raison. Il est vrai que j'ai reçu parfois des commandes pour créer un spectacle sur un thème donné (Tu viens au Havre et tu réagis! Viens aux Ulis! Viens à Bègles! Lis ce texte de Gautier-Sauzin et dis-moi si tu peux faire quelque chose avec? Un Jaurès pour Carmaux...), ou même parfois sans thème défini (Dix briques pour un truc au Palace! On va faire chacun une création à partir de ce tableau...) Mais dans tous les cas je n'ai jamais reçu aucune directive. Je n'ai en fait jamais été engagé par personne pour occuper un emploi salarié et me tenir aux ordres. Engagé c'est bien ce que ça veut dire: recevoir des gages pour obéir à quelqu'un! Il parait que c'est Sartre qui aurait inventé ce concept d'engagé! Moi je me suis toujours considéré plutôt comme un appelé! J'aurais bien aimé d'ailleurs. Etre engagé. Etre payé pour écrire avec des directives précises. Savoir ce qu'il faut dire. Etre bardé de certitudes. Disposer de tout un attirail et d'un appui logistique. Avoir peut-être des aides qui vous mâchent le travail, vous fournissent les mots, les expressions, les documents, les sujets bien sûr... Et 39 heures par semaine, le rêve! Jamais rien eu de tout cela. N'ai dû en faire qu'à ma tête. Qui ne savait, qui ne sait toujours pas où elle en est exactement. Très pénible! Le théâtre ça passe par des situations qu'il faut trouver. Ca peut durer, la recherche! Vingt ans à laisser piétiner Robespierre dans l'attente de la situation qui permettrait de le mettre sur scène. Et les personnages qui ne s'embarrassent pas d'attente et qui font un peu ce qu'ils veulent. Qui vous tombent dessus et auxquels il faut obéir, comme ce yéti de 92, qui débarque le jour de l'an! Engagé par le yéti ah oui! Ou par Marie No Man's Land! Ou par tout autre personnage. Ou même par une image, celle de ce type traqué par un projecteur qui a donné Napalm et ses malentendus! ou encore par la première phrase du Capital de Karl Marx qui dit: La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une immense accumulations de marchandises! La première phrase de la Bible n'est pas mal non plus: Dieu, au commencement, créa les cieux et la terre! La seule certitude c'est qu'il y a comme un malaise... Et après la situation et les personnages, il faut s'attraper avec la langue française, ce qui n'est pas une petite affaire. C'est un peu comme essayer de creuser un trou parfaitement cylindrique dans du sable. Pour moi, elle fout le camp de tous les côtés.

 

LA LECON DU CAIRE

Oh oui j'ai beaucoup apprécié cette invitation au Caire. Ce fut un séjour d'une semaine très instructif, très fructueux. D'abord j'ai vu les Pyramides dans leur environnement de rocaille, le Sphinx dans son bassin allongé, la première église copte, la citadelle, le grand cimetière musulman comme une ville, la mosquée et le marché de Khan Khalili, le musée bien sûr et les statues d'Akenaton et de Néfertiti. Voilà déjà une très bonne chose que ce tourisme rapide. La prochaine fois je n'irai qu'à Tell El Amarna. Il m'a semblé connaître cette ville depuis longtemps, surtout les collines, le cimétière la citadelle, par un cauchemar que je fais de temps en temps. Le Festival lui-même m'a paru d'une extraordinaire étrangeté. Comme si tout se passait dans les dunes du passé, au milieu des figures énigmatiques de l'Egypte éternelle. Quasiment pas de parole publique. Aucun discours de bienvenue ni de présentation de l'opération. Le Ministre de la Culture s'est contenté d'annoncer: Au nom de Dieu je déclare ouvert le Septième Festival..., une phrase et terminé! Ensuite il y a eu la présentation des membres du jury puis des personnes honorées. Et les premiers spectacles. Et là: pareil! Le silence! Le thème était le corps de l'acteur. Il y eut, surtout de la part de l'Egypte, du théâtre dansé de la pire espèce. De celui qui essaie d'occuper l'espace, qui essaie de faire passer le temps au spectateur. Qui ne dit rien mais qui bavarde beaucoup. Le plus curieux ce fut le colloque. Des gens assis côte à côte qui débite une contribution traduite paragraphe par paragraphe en arabe. Pas une question ni des confrères ni des journalistes ni du public. Pas de débat entre les participants. J'ai eu l'impression de rencontrer un pays qui ne veut officiellement rien dire, qui se rend muet et qui semble se baillonner. Une impression accrue par le fait que j'ai eu les trois derniers jours pour les promenades touristiques, en minibus de la Sécurité, une charmante jeune guide francophone qui n'a pas arrêté de parler, comme pour combler le vide de la parole officielle! L'Egypte se mit tout à coup à parler plus que de raison, à essayer de se montrer, de s'expliquer... Très fascinant! Je regrette de n'avoir pas vu plus de 7 sur les 40 spectacles invités. A Veroli, j'en ai vu plus, je les ai vus tous les 8. C'était d'une toute autre catégorie. Chaque troupe comme un pays en miniature. Il y avait là des Palestiniens, des Israéliens, des Croates, des Italiens, des Albanais, des Cubains... Un ensemble plus réduit mais plus percutant. Ca tient au thème choisi chaque fois. Cette année le Théâtre et la Paix. Chaque rencontre apporte toujours quelque chose d'essentiel.

ANDRE BENEDETTO

 

STAGE DE THEÂTRE AVEC DES RETRAITES 16-20 MARS 1998 VITRY-SUR-SEINE AREV

Résidence Paul et Noémie Froment Ce stage s'est déroulé sur 5 séances de 2 heures dont la dernière a été consacrée à l'ultime répétition et la représentation d'un spectacle improvisé de 25 min, réalisé à partir des suggestions des stagiaires; à la satisfaction générale des participants, des responsables et des personnes invitées. LES STAGIAIRES étaient des personnes retraitées, surtout des femmes, d'un grand âge entre 75 et 90 ans, lucides, sans grands problèmes de mémoire, lentes et douces mais passionnées, toujours prêtes à évoquer leurs souvenirs et à les comparer, mais discrètes sur leur profession, leur famille, leur vie privée, facilement bavardes et tentées de parler toutes en même temps, capables d'improviser des personnages proposés, souvent handicapées physiquement, des personnes en représentation sociale de souvenance et donc de savoir, en représentation de performance: je viens de loin...avec humilité en représentation de handicap physique, montrant des corps qui souffrent comme de la bataille, marqués par le destin: j'ai subi, je subis. DANS LEUR JEU Il y a le handicap, la lenteur, la gestion difficile de l'espace et la crainte de ne pas faire comme il faut mais l'assurance de personnes qui ont vécu, qui ont agi, qui ont de l'expérience, tout de même... il y a comme une pratique systématique de la bonté, de la beauté, de la gentillesse, de la fête, il y a l'évocation d'un monde de rêve dans les rapports sociaux il y a comme une sorte de catharsis inversée, au-delà de la tragédie grandiose, la conviction profonde que la vie est belle, il n'y a pas de mal, pas de méchanceté, pas de perversion, pas de violence, pas de brusquerie, pas de critique, pas de dénonciation, pas de médisance, pas d'éclat de voix et pas un mot plus haut que l'autre, il y a le plaisir de vivre chaque instant. LA PEDAGOGIE Il faut les prendre tels qu'ils sont. Ils ne sont pas là pour apprendre mais pour s'exprimer. Ils peuvent recevoir quelques conseils. Il faut impérativement avec eux: une patience souriante et attentive, une écoute de chaque instant, une recherche des talents cachés, une incitation à faire, à jouer, à chanter, sans bêtifier, beaucoup d'égards, de la douceur et rien qui soit présenté comme obligatoire, n'imposer ni texte ni mise en scène... Ce fut pour nous une semaine enrichissante. Il y aurait bien d'autres analyses à faire et bien des leçons à tirer.

F.A. et A.B. 23.03.98

 

IL N'Y A PLUS DE CAISSE DE RESONNANCE IL Y A UNE FOSSE AUX OURS

C'est peut-être un peu fini le plateau comme caisse de résonnance du monde. C'est à dire un plateau surélevé au-dessus des spectateurs, parfois exagérément comme dans beaucoup de salles des fêtes. De plus en plus la tendance est de jouer (de faire jouer...) au ras du sol devant des gradins (et des gredins?) dressés comme une muraille. Surtout dans les salles petites et moyennes. Quelques nostalgiques gardent encore une scène un peu surélevée. Ils sont minoritaires. La tendance tend à jeter les acteurs dans une fosse aux ours, dans les arênes. Fini le théâtre de tréteaux et de proclamation. Au trou! Descendez dans la fosse! Rampez! Enduisez-vous le corps d'huile! Arrondissez les angles! Dansez! Bêlez! Faites-nous rire! On veut vous voir plus bas que terre! A cause de cette tendance à l'aplatissement, au rétrécissement, le théâtre idéal actuel est une grande scène au niveau du sol, recouverte de tapis de danse noirs, toute peinte en noir sur les trois côtés, équipée de rideaux de fond et de pendrillons noirs, et pourvue d'un plafond technique noir. Mis à part quelques théâtres qui ont conservé un mur de fond de pierres, le noir semble être la couleur obligée. Il paraît que c'est plus facile pour décorer, pour éclairer les spectacles. Ça introduit une référence anonyme passe-partout, avec laquelle il n'y a aucune surprise nulle part. C'est pratique bien qu'un peu triste, et ça pompe beaucoup de lumière! Devant la scène se dresse un mur de gradins. Quelle que soit la largeur de cette scène, les sièges sont disposés face à elle de manière rectiligne, de telle sorte que les spectateurs placés sur les côtés regardent le spectacle de travers. Qu'est-ce donc qui gêne de disposer les sièges en demi-cercle? La nécessité d'un proscénium arrondi perturberait-elle la rectitude obligatoire? Pour le confort et pour la visibilité, il faudra faire quelques dessins très précis. On peut peut-être avoir une scène au-devant rectiligne devant une salle en hémicycle. Il faut tout repenser. André Benedetto 18 03 00 Questions posées: la hauteur de la scène l'arête de la scène, rectiligne ou arrondie la couleur générale de la scène la forme de la salle

 

LES FESTIVALS COMPARES

Le Festival officiel dit "Festival In" qui jouit d'un grand prestige, a une direction qui décide du choix des troupes et qui établit le programme. Les troupes bénéficient d'un label de qualité, d'une publicité internationale, de la présence de la presse et donc de comptes rendus, et pour la plupart d'une sécurité financière. Le IN fait appel chaque année à un peintre différent qui réalise une affiche. Il diffuse un programme tiré sur beau papier! Le festival actuel n'est pas en rupture complète avec celui qu'a créé et dirigé Jean Vilar. Car c'est Vilar lui-même qui a fait éclater le festival dans plusieurs lieux de la ville, et y a fait entrer d'autres pratiques artistiques. La rupture semble plus nette du point de vue de la relation aux publics Le Festival non-officiel dit "Festival Off" n'a pas de direction, pas de gestion générale. Personne ne fait de choix. Toutes les troupes qui le désirent peuvent être inscrites dans le Bulletin Avignon Public Off moyennant une somme d'environ 2000F par spectacle. Cette publication est assez bien faite, pleine de renseignements classés de diverses manières, mais pas très belle. Le "Off" se caractérise par la profusion et la diversité des lieux, des heures, des spectacles, des pratiques. On a pris l'habitude de dire qu'on y trouve le pire comme le meilleur. Bref on peut y voir presque tout ce qui se fait en France, et même ailleurs. En règle générale les troupes qui ont un lieu y jouent et accueillent d'autres troupes. Celles qui n'ont pas de lieu louent une tranche de deux heures dans un lieu aménagé en théâtre selon des tarifs très variables qui doivent aller de 20000 à 80000f pour le mois. Le "Off" entretient des bons rapports avec la population ignorée par le "In". Il y a des passages de l’un à l’autre surtout par les acteurs qui jouent indifféremment là où ils ont des engagements.