La révolte des personnages !

Les gares nouvelles, en particulier TGV, ont été paraît-il conçues et aménagées en courants d'air pour dissuader les sans-abri de s'y installer pour la nuit. On n'y rencontre pas non plus des employés. Il y a même des gares où on ne peut plus prendre de billet pour un train de nuit qu'avec une carte bancaire. Il n'y a plus personne.

Les gares sont vidées de leur personnel, les couloirs des métros, les couloirs des lycées de même, et depuis longtemps les bus ont perdu leur receveur. Le chauffeur au lieu de simplement conduire devient aussi l'encaisseur… Où est donc le propriétaire de ces lieux froids, lisses, vides et de plus en plus anonymes ? Où est donc le responsable, ou son représentant ? Nulle part ! Débandade générale ! Il y a en permanence vacance du pouvoir. La nature ayant horreur du vide, quelle bête va donc s'installer aux commandes.
Est-il tellement étonnant alors qu'il s'y passe des choses effrayantes dans ces lieux à l'abandon ?

Les labyrinthes de la nuit, et maintenant du jour, appartiennent aux minotaures. Ne vous étonnez plus de rien ! Même les scènes de théâtre sont vidées peu à peu de leurs intermittents, et n'était le sacrifice de ces articles au bien public, il n'y aurait déjà plus personne sur scène. Nous serions en danger…

Si l'hémorragie continue et s'aggrave, on ne pourra plus répondre de rien dans un avenir proche. Les passions se déchaîneront et plus personne ne sera à l'abri. Les personnages, ces entités étranges, plus réels qu'il ne paraît, errent dans l'ombre, frôlent les portes, se glissent par les interstices, gémissent dans tous les coins et se faufilent dans les corps.
Si on ne leur accorde pas leur quota nécessaire, leur tribut de chair humaine en actrices et en acteurs, ils vont se précipiter sur n'importe qui et posséder de l'intérieur nos personnalités publiques les plus importantes. Ca a d'ailleurs déjà commencé. Il suffit de voir le nombres de mauvaises affaires qui éclatent, et d'innocents transformés en victimes.

Nous seuls, actrices et acteurs, nous pouvons maîtriser ces monstres. Qu'on nous en donne les moyens, tout rentrera vite dans l'ordre.

 

 

TEMPS DE CRISE DE PRECARITE ET DE GROS PROFITS.

 

Tout semble bouger encore un peu, juste avant la pétrification générale dont je vous entretenais dans le dernier épisode.
Le statut d'être humain perd de plus en plus de sa valeur. Aussi bien dans la pratique des plans sociaux (sic), qui jette cyniquement des milliers d'hommes et de femmes à la rue, que sur les écrans (sic) où on assiste à la destruction froide et implacable, sans aucune hésitation de quantités considérables d'êtres humains comme si c'était des nuisibles !
La loi du plus fort inculquée d'heure en heure, nous secoue de plus en plus vivement toutes et tous, pour nous faire tenir debout et nous faire pousser des crocs et des griffes, quand on n'a pas été écrasé tout de suite.
Seuls, les plus forts, les plus vigoureux, les plus rapides seront épargnés…Un goût de mort pour les plus faibles et les moins vifs… Avoir survécu est une prouesse… L'élimination des faibles, des étourdis suit son cours… Ce prédateur joue le rôle de la nature qui élimine les faibles les imprudents les malades… La nature encore une fois va opérer sa sélection… Nous faisons partie des obstacles que la nature a mis sur leur chemin pour fortifier leur race…
A écouter ce commentaire, on se dit que ces pauvres saumons ne vivent que pour devenir un jour des vrais aryens : un interminable parcours du combattant. Et après les saumons, les milans noirs… Pareil !
Peut-être est-ce au nom de cet entraînement à la supériorité à venir que la démocratie tolère en son sein l'ennemi même de la démocratie au nom de la démocratie qui en sera peut-être amélioré ! Comme les saumons !
La république est devenue progressivement la monarchie avec son versailles et toute sa cour. La décentralisation reproduit le féodalisme et ses fiefs. Ils ont raison. Il n'y a ni coupables ni responsables. C'est un système qui tourne. Et qui rapporte !
Mais le fameux centralisme français se porte encore très bien ! Ainsi le projet culturel national semble bien d'implanter dans chaque petite ville un théâtre où tourneront des productions nationales ad hoc, mais où jamais ne seront montrées les productions ni des petites villes ni des régions elles-mêmes. Mais peut-être y-a-t-il des aspects positifs et joyeux dans cette situation… Dites-le ! Pauvres saumons !
Septembre 97.

 

 

SE DEPECHER DE NAITRE ET DEVENIR HUMAIN.

 

  Mowgli élevé par les loups, Tarzan élevé par les singes, ces petits d'hommes deviennent - par la plume de leurs auteurs - des rois de la création. Mais peut-on dire que ce sont de belles histoires ? Ces enfants-là dans la réalité, élevés vraiment par des animaux, resteraient des enfants sauvages à mi-chemin de l'homme et de la bête. Il y a eu, il y a encore des exemples. Un humain ne devient humain, et n'apprend à parler et à rire qu'au contact des autres, des êtres humains. Privé de ce contact social, trop de facultés en lui ne s'animent pas. Il perd ses possibilités de développement. Il reste inachevé, définitivement. Peut-être que privés des contacts, des rencontres, des échanges nécessaires mais inconnus, nous restons toutes et tous en partie, pour une partie de nous même, des enfants sauvages qui auraient bien besoin d'activités d'éveil physiques, intellectuelles, artistiques pour s'épanouir pleinement ? Difficile à admettre ! Et pourtant ! Au siècle dernier, les chevaux que l'on descendait dans la mine pour les faire travailler, à force de vivre dans l'obscurité, devenaient aveugles. Nous, en quoi sommes-nous encore aveugles, et à quoi ? Par quel manque et à quoi devenons-nous aveugles, de quelle cécité ? Quelles sont les lumières dont nous sommes privés ? Car nous avons parfois l'impression nous aussi, que nos sens et que nos perceptions, que nos intelligences et que nos sensibilités restent en sommeil et se débattent dans des ténèbres profondes. Nous aspirons à plus de connaissance, d'aisance, et d'émancipation. Nous rêvons même de plus de conscience et même d'accéder à une hyper-conscience… Si nous sommes en ces moments-là en déficit d'humanité et si nous n'y prenons pas garde, nous devenons des proies faciles pour les sectes et pour tous les marchands d'illusions et de drogues. Comment et avec qui, par quels moyens et par quelles activités, pouvons-nous mieux nous humaniser clairement et ainsi nous émanciper les uns les autres ? 17.01.97

 

 

PEUT-ON CREER EN REGION ?

Au Carré d'art de Nimes le 20 décembre 98 avec Mutations nous avons débattu sur ce thème : " Entre repli identitaire et étouffement provincial, peut-on créer en région ? ". Cette formulation ai-je dit, est l'expression-même du provincialisme inquiet et réducteur. Ne peut penser douloureusement ainsi qu'un provincial dans l'âme, quelqu'un qui se sent mal dans sa peau, là où il est, frustré, diminué, bougnoulisé, et qui voudrait être à la capitale ! Moi je n'ai pas besoin de ma rattacher à un centre quelconque, puisque je suis le centre même. Là où je suis, là est le centre, le centre de ma vie, le centre de ma création. Ici et maintenant toujours ça tourne autour de moi, comme ça tourne autour de n'importe qui. Car si nous ne sommes pas tous des centres, pourquoi sommes-nous tous réunis ? Il ne s'agit pas du tout d'être entre le repli identitaire et l'étouffement provincial mais d'être en même temps dans le repli identitaire et dans l'étouffement provincial. Et jusqu'au trognon pour pouvoir créer. Voyez un peu tous les grands qui se sont tripotés le repli et l'étouffement avec férocité et jubilation. Je formulerais la question d'une autre manière : dans un monde totalement dominé par la culture nord-américaine de masse et par microsoft, entre le repli frileux des diffuseurs de la culture sur un marché de plus en plus étroit, et l'étouffement régional exercé par beaucoup de petits marquis installés dans les nouveaux fiefs de la culture officielle d'état à la remorque des modes, peut-on créer en région ? Et je réponds sans hésiter : Oui ! Surtout si on vient d'ailleurs !

 

 

 

LA VRAIE VIE EST ICI DANS LA PERIPHERIE.

 

Etre là dans le monde et vivre la grande harmonie ( ou le grand désarroi ce qui revient au même) est-ce possible ? Oui. Il faut avoir la force de rester dans son trou et d'en faire le tour. Le visiter, le découvrir et l'explorer de fond en comble. Peu à peu on y prend plaisir. On ne peut en venir à bout. Ici sont la ressource, le sens, les choses et les gens, le bois dont on fait les flèches et les feux, l'eau, le vent, le soleil, le commencement et la fin, les pistes à ouvrir, les sons notes et onomatopées et les mots de toutes les langues pour tout dire. Tout bouge sous la main et attend de servir. S'ébrouer dans liberté, s'y étendre, s'y étaler, s'en nourrir et prendre l'éternité pour miroir. Cela veut dire de rester dans le mal-être, dans le tragique de la situation ! Et au lieu de fuis se dresser et regarder en face. Travailler pour soi-même. Brr ! A quoi bon fuir, se laisser emporter par la première tentation venue, choisir la réussite standard et devoir se plier, devenir un singe savant, un robot, un très obéissant, un zombie, l'ombre de quelqu'un, devoir se glisser dans une image préconçue, dans une idée, mettre un carcan et souffrir pour être belle… Difficile de lutter contre l'appel des sirènes et contre l'ordre de rentrer dans le rang. Oui difficile mais à quoi bon la guerre ? la provoque ? la rage ? le sectarisme ? l'autoréduction des têtes ? A quoi bon cette haine ? ce besoin de jouer les incompris et les vexés et devenir les injurieux les agressifs ? Est-ce pour exister ? Pour trouver des forces ? Pour quoi ? Il suffit d'être là et de nommer le monde. Faire sur place le tour de la question. Ne pas chercher plus loin que le bout de son nez. N'est-ce pas là un beau programme ? Choisir sa vie. Inventer un nouvel amour. Se noyer dans un verre d'eau. Se sauver là où on croit qu'on se perd. D'autres sages l'ont dit. Et puis toujours ceci : que l'obstacle devienne le passage ! Comme pour son canal Riquet fit de la Montagne Noire. On a d'abord bien de la difficulté à croire qu'il n'y a rien de bon à attendre ce qui paraît bon efficace moderne réussi ! Et pourtant…voici un très bon précepte pour vous : " Agir en primitif et prévoir en stratège " René Char pendant la Résistance. Pas d'autre solution que cet échec en permanence en apparence. Vivre l'ici et maintenant. Etre là dans le monde d'une harmonie possible. Il y a là toute la ressource nécessaire autour de nous. Est-ce possible encore de se sauver ainsi quand la maladie a gagné toute la planète ? Retour de Larrazet, le village du Tarn et Garonne où se poursuit la réflexion sur les identités communales.

 

 

AVIGNON CAPITALE.

Une spectatrice de passage me disait qu'au lieu de disperser ses efforts sur de multiples centres d'intérêts, Avignon devrait tout miser sur la culture qui est son principal atout. La question serait alors : Faut-il donc tout miser sur la culture ? La question suivante étant évidemment : Tout miser sur quelle culture ? Si bien sur l'on accepte l'idée qu'il y a plusieurs cultures, et si l'on arrive à les identifier et à les poser les unes à coté des autres à l'étalage ! Il y a d'abord et grosso modo la culture occitane de base (ou provençale) et la culture française. Le moins que l'on puisse dire est que ( matinées l'une et l'autre d'italien d'espagnol d'arabe…) elles ont entre elles deux des rapports très complexes depuis des siècles. Oui plus complexes qu'il n'y paraît à première vue. Ainsi certains Méridionaux qui parlent un francitan savoureux sont capables de vous dire qu'ils sont les seuls vrais français ! Et ajouter peut-être que le français qu'ils parlent est bien meilleur que celui des gens du nord. Le renversement de perspective mérite d'être notifié à tous les gens de courte-vue qui ont des certitudes néfastes comme à ceux qui sont dans la localité jusqu'à la moelle des os et qui aimeraient tellement être d'ailleurs parce qu'ils ont honte on se demande bien de quoi ! On en connaît hélas ! Surtout chez les cultivés ! Il y a toujours eu bien des malentendus. Il y en a encore beaucoup. Beaucoup plus sans doute qu'il n'y en eut naguère ! Il y a vingt ans par exemple du temps de La Madone des ordures, de Gaston Dominici et des " Rescontres Occitans ". Depuis on a vu pire ! On ne peut pas dire qu'il faille tout miser sur la culture mais on peut affirmer qu'il faut miser gros sur les cultures, sur toutes celles qui prospèrent par ici : les autochtones, les allogènes, les disparates, les banlieusardes, les campagnardes, les centrevilardes et de quartiers…au lieu de réduire ipso facto la culturel au culturel bcbg si clean smart distinguished and so on ! Foin des frilosités. Là où nous sommes là est le centre. Le provincial est celui qui a honte de vivre en province. Il faut sortir de la pièce de Tchékov dans laquelle nous sommes englués avec ses gens autour de nous qui ne rêvent que de partir et vivre ailleurs et qu'il ne savent pas qu'il n'y a pas d'ailleurs et qui comme les Trois Sœurs perdues au fond de leur province russe ne cessent de gémir " nous irons à Moscou ! Nous irons à Moscou !… Là où nous sommes est la capitale. Et si ses habitants vivent leur ville comme une capitale alors leur ville peut se dresser et discuter et débattre d'égale à égale avec les autres capitales du monde. Mais pour cela il faut avoir une certaine idée de soi de sa ville de sa culture de ses cultures… un certain sens au fond de notre dignité et de nos forces créatrices. Si on le dit pas un peu -oh juste un peu ! - qui le dira ?

 

 

 

FAIRE L'ANE POUR AVOIR LE SON

On sait que, comme la musique dans les films, le son monte à la télé avec les pubs. Le ton monte. C'est la voix de Big Brother qui se hausse pour mieux s'introduire dans toutes les têtes. Pour faire acheter toujours plus. Le son fait des ravages. Pas seulement dans les oreilles des utilisateurs de baladeurs mais aussi et surtout dans le mental de tout le monde. Et cela jusqu'au fond des jungles ! Le son a des effets insidieux. Il a beaucoup de part à l'aplatissement des idées, à la standardisation de la vie, au lavage permanent des cerveaux, à l'ennui… et cela de bien des manières. Il jouit d'un tel prestige qu'ils veulent tous avoir une sono même quand elle n'est pas nécessaire. J'ai vu un soir dans un petit théâtre un amateur prendre tant de plaisir à chanter micro à la main que j'ai compris qu'il se sentait vraiment branché avec les grands. Agrandi ! Grâce à … l'amplification ! De même que cet homme politique m'expliquant qu'avoir le micro en main est un grand réconfort pour l'orateur qui se raccroche à quelque chose ! Une prothèse ! Moi j'aurais cru que c'était plutôt la présence de l'auditoire et la nécessité du discours à faire qui procuraient le réconfort et qui donnaient les forces. Mais non ! Au fond la réunion et les idées tout cela lui importe peu, pourvu qu'il soit branché lui aussi avec les grands. Ils se tiennent au cordon ombilical de Big Brother. Ils se sentent comme tous les professionnels du son, ces maîtres des curseurs, des potards, tous -appendices et serviteurs zélés du Grand Frère - branché sur la puissance ! Ceux-là, les pros à casquettes longue visière et à rangers, à peine ont-ils fait les réglages (pour n'importe qui) qu'ils balancent plein pot dans les enceintes les mélopées du grand patron : leur confiture. J'ai vu un jour des danseuses laotiennes, des musicos turcs, des railleurs algériens, des poètes divers…. Faire toutes et tous leur prestation dans le dispositif des rockers qui passaient les derniers parce qu'ils étaient considérés comme les premiers ! Et tout cela dans une fête multi ou pluri culturelle ! Big Brother veille partout. Branchez-vous ! Il n'attend plus que vous ! Faites l'âne pour avoir du son !



 

COMME UN CHIEN PAS SAVANT.

Des gens vivants, en chair et en os, qui jouent réellement, qui représentent une action fictive du passé ou du présent, devant d'autres gens bien vivants, cela peut être le théâtre. Les bâtiments n'ont guère d'importance. Leur forme change avec les siècles, mais assez peu le principe même du théâtre : quelqu'un est là, quelqu'un arrive et joue. Les bâtiments, ils peuvent être utiles pour se mettre à l'abri, pour le travail quotidien et même pour les représentations, surtout si l'entrée est payante. Mais en fait, là où on joue c'est là qu'est le théâtre. Bien d'autres peuvent dire cela ! Surtout celles et ceux qui essaient de jouer, qui font tout ce qu'ils peuvent pour arriver à montrer quelque chose. Montrer bien sûr, pas démontrer. J'avais un chien étonnant. Il m'a souvent inspiré. Ainsi il m'a servi de modèle pour le chien des Eureupéens. Mais surtout pour le chien de Robespierre qui discutait avec son maître. Donc ce chien là qui parlait sans cesse, a toujours essayé de parler comme un homme. Je ne saurai dire si, du point de vue canin, il avait tort ou raison. Mais moi à le voir faire je me suis dit : c'est cela que doit faire l'acteur ! Essayer de parler ! En général on sait déjà parler, on sait trop bien. Et à si bien savoir on finit par ne plus rien dire. On est devenu chien savant. Dommage !



 

DE L'AUTRE CÔTE DE LA VITRE.

Dedans il y a un type pétrifié qui ressasse : Perdu ne sachant où aller, car je suis au cœur des ténèbres, des vagues panneaux apparaissent, des visages sourient, des personnages passent. Je les vois mais aucun ne parle, ni du geste ni de la voix. Ils apparaissent, disparaissent et puis réapparaissent plus loin comme s'ils se proposaient comme guides je ne sais pas. Des parents, des amis, des connaissances, des penseurs, des hommes d'actions …Mais qui suivre ? Vers qui aller, je ne sais plus du tout. Je n'ai plus de repère. Pas un seul signe clair. L'obscurité gagne sur tout. Bientôt on ne verra plus rien… Dehors y a un type gelé par le froid, aux portes de la barbarie, tribut payé mais à quels minotaures ? Homme faible croit-on mais c'est un homme fort, un homme qui se tient en dehors de l'espèce, dissident absolu qui a coupé les ponts. Toujours dans l'obscurité on devient aveugle. Toujours dans l'exclusion, on devient quoi ? Totalement démuni, n'a plus qu'une image intérieure de lui-même et se charge de la sauver. Sans logis dans les rues, il ne dit pas : Ote-toi de mon soleil ! Il dit : Je ne veux pas de ton soleil ! Suicidé de la société, ça fait honte mais c'est trop tard. Quand il refuse, c'est trop tard, nous ne pouvons plus rien pour lui. Et pour nous ? L'homme pétrifié dedans sait-il qu'il s'interroge encore grâce à l'homme pétrifié dehors qui veille aux frontières du froid ?

 

 

 

EXISTENCE-RESISTANCE.

J'emprunte cette expression à " Ne pas plier " Tout à vendre ! On liquide tout ! Les privatisations battent leur plein. Aujourd'hui les entreprises publiques. Demain les monuments les musées les châteaux. Ainsi Versailles de prestige et ses millions de visiteurs, coûte trop cher. Que dire alors de tout le reste ? Et de nous par exemple dans cette débandade, nous qu'il faut bien nourrir un peu jour après jour alors qu'une cassette vidéo ne demande qu'un peu de jus…
On sert à quoi ? Les intégristes de la rentabilité, plus efficaces que ceux des religions et des totalitarismes, sont à l'œuvre. Ils renouent avec la logique la plus obscure de l'histoire de l'occident, la sélection à mort. Ils retrouvent le grand souffle des années trente. Ils font leurs divers choix dans les populations. Ils prennent ce qui peut leur rapporter le plus. Les autres, ceux et celles qui restent, considérés comme inutiles, considérés comme déchets, au lieu de les brûler dans des grands fours, ce qui serait plus propre, ils les jettent aux ordures. Comme ça à même la rue. Et ils attendent que froid les achève. Ou simplement ils les renvoient chez eux, par milliers et milliers, stagner pourrir très lentement, désespérer surtout, ce qui est plus grave. Sans réfléchir aux conséquences.
Tous ces malheurs, et toute cette misère accumulée dans tous les coins, rendent cette société profondément malade. Malade comme un être qui néglige son corps et son esprit, qui vit dans son ordure, qui ne se lave plus, qui ne se soigne plus et qui peu à peu se dégrade et se couvre d'escarres, de plaies et de nécroses. Chaque rejeté, chaque abandonné, dans la rue ou dans sa maison, et par contagion chacun et chacune de nous est comme eux une petite partie visible de ce grand corps malade, et qui ne le sait pas. Les cancers les sidas les folies meurtrières et maintenant les encéphalites spongieuses devraient le mettre en garde. La terre même a des sursauts terribles et des vomissements ! Mais non il ne comprend pas les messages ce grand corps, et sur son dos les intégristes de la rentabilité continuent leurs méfaits. Font procréer les morts. Nourrissent les herbivores de viande. Inventent le protège-slip. Arrachent les yeux aux innocents pour les vendre à des vieux coupables. Suppriment l'eau de source aux fontaines gratuites.

Nous sommes tous atteints. Nous dégradons nos environnements. Nous polluons la terre, l'air et l'eau de nos déchets non biodégradables. Nous enlaidissons le monde. Grandes barges sur l'océan, énormes tas aux quatre coins, saloperies un peu partout, satellites dans le cosmos, nos ordures sillonnent les mondes. Il n'y a plus aucune barrières à l'infamie.
Et avec ça en plus, il n'y a pas de responsable en titre. L'anonymat prévaut. Ca ne dépend plus de personne, semble-t-il ! Ca peut continuer longtemps. Des civilisations ont prospéré sur des esclavages semblables. Et nous sommes tombés, à notre surprise, de l'eschatologie à la scatologie. C'est la cacophonie.

Les amuseurs et producteurs de rire et de dérision s'en donnent à cœur-joie d'anéantir la dignité humaine, heure après heure, systématiquement. Ceux qui ne rient pas avec eux, déjà effrayés par le silence éternel des espaces, se plongent dans les obscurités pour devenir aveugles et sourds, ou dans les documentaires animaliers pour essayer de retrouver en eux un peu de l'animal, et ainsi quelque secret ou truc de la loi du plus fort qui pourrait les aider, en leur donnant des crocs.
Nous dont le sens civique nous interdit de disparaître trop vite car nous ne voulons pas, en nous ratatinant aussi dans notre coin, contribuer à l'empuantissement général et porter tort à la santé de nos congénères, nous pouvons tenter de survivre, adhérer à la cause rentabiliste et nous mettre à son service, en collaborant au divertissement, et à la justification de la loi des profits, en faisant accepter le sacrifice aux faibles et aux non-rentables, en dénonçant les résistants et les suspects, etc… et ce faisant contribuer encore plus à la dégradation générale, et à cet empuantissement que nous ne voulons pas.
Que faire alors ? Si nous ne voulons ni disparaître ni participer au massacre, nous devons en premier lieu nous persuader qu'il n'y aura jamais des lendemains qui chantent et jamais de victoire, et en second nous interroger sérieusement sur le rôle que nous jouons ici et maintenant dans cette société ! Et en débattre ! Et nous préparer à nous battre ! Tous ensemble, tous ensemble, ouais ! Ou à quelques-uns uns seulement ? Mais lesquels ? Se battre ! Au nom de qui au nom de quoi ? Et contre qui et contre quoi ? Exactement ! Ca ne sera pas très facile ! Mais il le faut !
Je n'ai jamais trop su à quoi pouvait bien servir le théâtre. Maintenant je la sais : à repousser sans cesse cet enlaidissement absolu….

 

 

 

REPLIQUE DU SIECLE.

 

Je lui demande : - je joue où ? Il me dit :

Il faut vous dire que nous sommes au Salon des Auteurs de Théâtre de. Il n’est pas prévu de scène. Il semble acquis qu’un auteur de théâtre doive s’asseoir à une table là où on lui dit et lire sa pièce et se taire ! Mais cependant j’insiste :

Il m’a montré son vrai théâtre et pour conclure l’entretien m’a fait cette réplique d’anthologie :

C’est un directeur de théâtre. Il dispose d’un beau théâtre tout neuf. Et quand on vient jouer un spectacle chez lui, il faut lui préciser qu’on aura besoin d’une scène ! Génial non ?

Avril 95

 

 

PARFUMS BON MARCHE

Chez vous dit-il vous le savez on dit qu’il y a toujours un beau texte mais rarement de beaux décors. C’est vrai chez nous il n’y a pas de ces décors très chers qui imposent leur présence vulgaire comme des parfums bon marché. On ne fait pas de dépenses excessives.

Il ne nous viendrait même pas à l’idée de faire même au dixième un vrai cuirassé Potemkine ou autre boite de camembert ou quoi que se soit qui se prétende vrai et naturaliste et qui soit en quelque sorte du réalisme libéral.

Par contre il y a du décor. Du décor comme idée du décor comme outil du beau décor bien intégré sans prétentions. Et sans remonter à plus de deux ans, souvenez-vous du ballot du squat, du ballon d’Aguirre et de son costume évolutif, de l’arbre à tuyaux transparent de Grand-Vert.

Et puis de tout ce que vous pourrez voir ou revoir cet été : le minuscule pays des neiges de Louise, la valise de l’Eureupéen, et la grande table conviviale pour Eléments de Politesse Gourmande.

L’esthétique est la pointe avancée d’une éthique et pour faire des décors à la mesure de nos grandes faims et pas de nos misérables appétits de parvenus ce qui importe est l’idée simple qui puisse ouvrir des portes à l’imagination.

 

Avril 95

 

THEATRE ET CINEMA

Je n’ai pas d’expérience professionnelle réelle du cinéma, ni devant, ni derrière la caméra. Je n’en éprouve aucun manque. Mais j’ai plutôt tendance à parler du théâtre, de l’intérieur et du cinéma, de l’extérieur.Je sais qu’il existe une tendance déjà ancienne qui tend à transformer le théâtre en cinéma de la part de l’administration dans sa minière de plus en plus froide de recevoir le public, de la part du metteur en scène dans sa propension à la dépense grandiose et inutile mais surtout dans son désir de remplir le cadre de scène comme il remplirait l’écran.Bien que souveraine sur quelques grandes scènes, cette tendance reste très minoritaire et on peut encore distinguer nettement le théâtre du cinéma.Je vois d’un coté des représentations toutes uniques et données en nombre forcément limité d’un spectacle d’êtres vivants devant un public d’êtres vivants dont les réactions influent sur le spectacle en cours.De l’autre, je vois des images définitives projetées au cours de séances qui peuvent se répéter quasi indéfiniment sans que les réactions d ‘un public vivant puisent rien y changer.D’un coté je vois un acteur qui fait l’image et qui l’agrandit ou qui la réduit à sa convenance sous les yeux du public et qui, son personnage meurt, ressuscite toujours à la fin pour le salut.De l’autre je vois un metteur en scène qui peut faire à partir de ce qui se joue toutes les images qu’il veut sans que les acteurs n’interfèrent. Des acteurs qui, une fois morts, ne se relèvent jamais pour saluer !Au théâtre il est d’usage de tenir le spectateur au courant de ce qui se passe, un spectateur qui en sait d’ailleurs toujours plus que les personnages. On ne peut pas imaginer des spectateurs allant au théâtre pour découvrir le sort des Œdipe, Antigone, Hamlet , Rodrigue, Lorenzaccio, Cyrano, Vladimir et Estragon…Au cinéma par contre le spectateur ne veut pas connaître la fin avant d’entrer. On va le tenir en suspens le plus longtemps possible. On y tient le sens en haleine. C’est une forme d’érotisme, et même de terrorisme… La rétention du sens, comme celle dans laquelle pour s’évader dans le lyrisme les acteurs au théâtre ont tendance à se laisser aller, fait des ravages : Celui qui règne dans les cieux…De ce point de vue le cinéma reste au sol dans ses sabots, quoi que, la normalisation de l’accent…Bref !S’il s’agit de faire du cinéma avec du théâtre, j’imagine que c’est dans un souci d’efficacité, de rentabilité peut-être, de vulgarisation ?Voici la question que je me pose et que beaucoup de gens se posent sur le projet pédagogique : le petit nombre du théâtre peut-il devenir le grand nombre du cinéma sans qu’il y ait un changement qualitatif, sans qu’il y ait la perte de l’essentiel, à savoir l’acte théâtral ?J’en ai une autre de question, subsidiaire : dans quelle mesure le cinéma par son action sur l’imaginaire des peuples, peut-il avoir contribué à préparer les citoyens à accepter l’immense dérive des politiques ? 14.03.97.



LA PRATIQUE DE LA MUSIQUE.

Nous avons pratiqué la musique dans nos spectacles de bien des manières. Du clavecin trafiqué aux pierres frottées, du tambour malgache à la boite à rythmes, de la fanfare aux petits instruments, de l’enregistrement au direct. Surtout du direct et depuis très longtemps, et de moins en moins avec la sono.

Ne pas chercher avec des sons à faire joli ou à plaire selon des normes et des modes.

Plutôt un petit son en direct qu’un superbe effet enregistré qui demande un appareillage lourd et un spécialiste, et qui introduit forcément un autre univers dans l’univers en place. Aussi délicate à pratiquer la diffusion de musique enregistrée que la projection de diapositives.

Nous avons abandonné très vite le principe de la bande magnétique constituée d’un collage de tous les enregistrements nécessaires chacun avec son amorce et son temps précis de passage. Et le clac des débuts et des fins !

Nous avons préféré utiliser un quatre pistes synchrones sur lesquelles nous enregistrions quatre sons ou musiques différentes que nous diffusions selon les besoins plusieurs fois au cours du spectacle. Le magnétophone tournant en permanence, il suffit de pousser les curseurs.

C’est un peu long parfois à l’enregistrement mais on arrive à faire des longues variations intéressantes. Pas de la grande musique peut-être mais suffisantes pour nos besoins.

Certes on peut considérer que quatre sons ça fait très peu, de même que douze circuits d’éclairage mais on peut faire beaucoup de travail, et de qualité, avec des moyens techniques réduits.

Quand je dis que nous manquons de moyens, je ne pense qu’aux personnes, jamais au matériel. S’il y a quelqu’un pour remplir la fonction, il n’y a pas de problème !

On a aussi beaucoup utilisé les cassettes sur le même principe : une musique par cassette, et toujours du rab.

Mais ceci dit, cette méfiance affichée, moi j’aime bien les techniques sophistiquées ; je me souviens qu’au Théâtre de la Tempête il y avait des projecteurs orientables avec des télécommandes (à fil malheureusement) et qu’en 78 pour la Madone des Ordures, mon frère et moi à tour de rôle nous nous éclairions l’un l’autre et à vue pour nos entrées spectaculaires sur des cothurnes, à la Cartoucherie.

Autre exemple en 93 dans Nous les Eureupéens, j’ai commencé à me faire les éclairages en direct, oh très simple, avec la télécommande infrarouge. Ca allait bien avec le héros !

Ah oui la technique bien pensée permet des quantités de choses. En 68 dans Zone Rouge, au lieu de crier, je brandissais un petit magnéto qui criait à ma place. Une seule fois par représentation bien sûr. Pour se marrer !

Nous avons souvent pratiqué la fanfare, pendant quelques années. Ou bien des ensembles de cuivres ou de cordes, selon les spectacles. Très rarement avec des vrais musiciens, les acteurs assurant cette fonction.

Quand il y a des vrais musiciens sur la scène pendant le spectacle, ils n’ont pas du tout la même fonction que les acteurs jouant des instruments. C’est d’un usage moins courant parce que ça pose des problèmes d’argent, de disponibilité, et surtout de dramaturgie, car il ne s’agit pas que les musiciens ne soient là que pour l’accompagnement, la décoration, l’ambiance.

Parfois un seul musicien en scène : Marc Perrone pour Grand-Vert en 90, ou Sébastien Benedetto aux percussions pour Rigoberta en 96. Et avec Bernard Lubat surtout mais plutôt pour la poésie et autres textes…

Des accessoires comme chaînes, tubes, fouets, balises, etc… Peuvent servir aussi d’instruments de musique. Tout le monde en joue.

Nous utilisons beaucoup les petits instruments : pierre, claves et autres bois claqués, pipeaux, flûtes de toutes sortes, tambourins divers, à manche, basques, cloches, grelots, clochettes, moulins d’enfants, crécelles, harmonicas, raclette, râpes, cuillères, didjéridus ou substituts de tubes en carton, guimbardes, tuyaux sonores à faire tourner…

Cet apport musical minimal joue un grand rôle, comme rythme ou comme mélodie pour venir supporter, souligner, prolonger, perturber parfois, agrémenter … la musique des mots.

Mais cet apport doit-être absolument nécessaire. Lorsque l’adolescente de Fleur du Béton se sert d’un rythme enregistré sur un baladeur pour faire ses raps, on n’imagine guère autre chose, sinon un chœur de jeunes gens avec elle. Ce que nous avons réalisé une fois avec un stage de quatre jours. Le chœur est notre avenir.

Depuis peu j’ai découvert le chant qui sort du rythme que fait l’acteur avec ses mains avec ses pieds avec son corps, avec à peine une esquisse de mélodie. Alors on sent vraiment chanter le personnage, du plus profond. Mais il faut pour ce faire, que les actrices et les acteurs se lâchent de toutes leurs mains. Il le faut. Malgré la peur, avec la peur.

Avec Rigoberta, je me suis lâché, en me fondant sur le rythme donné par le percussionniste, je me suis lancé dans l’improvisation dansée et chantée. Ca fait un effet dans l’espace imaginaire équivalent à celui que produit l’improvisation verbale sur le corps. Il faudrait reprendre cela, et d’autres choses, mais quand ?

 

 

LUMIERISTE mon ami.

Cette page que je t’adresse est dédicacée aussi aux quelques éclairagistes qui se sont vraiment mis à notre service quand nous sommes arrivés chez eux et qui nous ont vraiment aidés dans notre misère au cours de toutes ces années. Car les plus compétents sont les plus serviables.

Et d’abord un bon lumiériste sait que les gens qui arrivent chez lui ne viennent pas pour l’embêter et lui causer du tort, mais pour y faire simplement leur travail pour lequel ils ont besoin de lui.

Ainsi toi pour suivre leur exemple, ne cherche pas d’abord à imposer ton autorité, ni à prouver ton originalité.

Oublie tout ce que tu crois être certain. N’étale pas des trucs des manies que tu considères peut-être à tort comme des connaissances et des certitudes, parce que tu es chez toi.

Ne considère pas le jeu d’orgues comme ton animal personnel de compagnie, mais comme un outil de travail. A une époque en certains lieux on ne pouvait pas y poser un doigt. Mais je crois que ça change un peu. Heureusement ;

Ecoute de qu’on te dit du spectacle et ce qu’on désire obtenir. Demande des précisions sur ces résultats qu’on attend et met ensuite tout ton savoir toute ta science toute ton intelligence toute ta sensibilité toute ton imagination pour trouver les solutions les plus simples et les plus élégantes.

C’est en te pliant aux exigences du spectacle, en essayant de réaliser au plus près ce qu’on te demande que tu feras œuvre de créateur, non en imposant "tes idées ". Car sans que tu t ‘en doutes, tes idées risquent de n’être souvent que les clichés à la mode du jour, qui nous font tellement de mal.

Je connais bien des lumières, des manières d’éclairer, qui nous maintiennent dans une obscurité pesante.

Plutôt n’utiliser qu’un seul projecteur si tu n’as que très peu de moyens, que d’essayer de singer les lumières en vogue, suspectes justement parce qu’elles sont en vogue. La médiocrité dominante.

Essaie de lire les lumières d’un spectacle comme si c’étaient des écritures et tu comprendras qu’elles en disent beaucoup plus que ce qu’on peut penser d’abord. Il y en a même qui disent le contraire exact de ce que disent le texte et la mise en scène.

Cependant si ce qu’elles disent te convient parfaitement, va dans leur sens. Sinon, fais autre chose. De toute façon : pense un peu.

Si des lumières sauvent un spectacle, c’est qu’il n’y avait pas grand chose à sauver.

Pendant le spectacle prends de bonnes habitudes : ne discute pas, ne fume pas, ne bois pas de bière, ne t’éclipse pas à la moindre occasion. Sois là complètement. Ou alors disparais.

Si tu ne te juges pas absolument nécessaire, qui le fera ?

Sauf pour un moment très court, choisis d’éclairer l’acteur plutôt que le mur. Même si cet effet te paraît porteur de beaucoup de sens, et de développements infinis, sache qu’il peut aussi provoquer des maux de tête. On veut voir et entendre, simplement !

Tu as un grand rôle à jouer : donner à voir, créer des ambiances, des univers, signaler des lieux, des personnes, des époques, des temps, dévoiler, trouer soudain la nuit, la faire tomber de mille manières, faire danser les lumières, etc… Ne gâche pas ce grand rôle.

En matière de son, il n’y a guère mieux que la voix sans apprêt, toute nue toute seule. En matières de lumières, vive la lumière du jour, du sud bien sûr, à midi en hiver, en peu plus tard en été, pour éclairer nos jeux.

Un soir j’en ai entendu un faire une conférence sur les éclairages sans parler du soleil. Etonnant n’est ce pas ?

14.04.96

 

 

 

SONORISTE mon fils.

 

Je veux te donner quelques conseils utiles afin que tu fasses bien ton métier, à la satisfaction générale. Je mets tout ça à la suite car il est difficile d’établir une hiérarchie.

Je commencerais cependant par une opinion inadmissible par tes futurs confrères. La voici : ce n’est pas le matériel qui fait la qualité, qui fait la différence, quoi qu’on en dise, c’est l’homme. Il faut l’admettre.

Rentre dans cette corporation par la compétence, et non part l’apparence. N’endosse pas un uniforme de commando. Il n‘y a pas de démonstration de force à faire. Il n’y a rien à conquérir, rien à imposer. Il n’y a qu’à faire ouïr, qu’à faire aimer.

Abstiens-toi de bière, de tabac blond…et brun, et toute autre dope. Aucun de ces produits ne contribue au génie. L’eau par contre favorise grandement l’inspiration. Tu peux en consommer des quantités.

Méfie-toi des modes sur les marques, sur les types de matériels, sur les prises, broches, fiches, câbles et autres connections, sur les gadgets, sur les effets spéciaux. Les modes passent mais les problèmes restent. Et j’en ai vu de très bien résolus avec des matériels démodés par des bonhommes hors d’âge.

Méfie-toi du clinquant, du tape à l’œil, du superflu. Ne frime pas. N’essaie pas d’épater la galerie. Fais ton travail avec tes oreilles, ta sensibilité, ta raison, ton intelligence et surtout le respect des autres.

Ne cherche pas à avoir raison tout de suite.

Le silence pendant le travail est meilleur pour la préparation du son que ses sempiternelles musiques d’autoroute qui envahissent les espaces comme si certains avaient peur de s’entendre penser. Car malgré tout ils pensent.

Au fait, y-a-t-il besoin d’une telle puissance sonore pour ce travail ? Tu crois ? un peu de marge en plus, oui mais…

Selon comment tu disposes les haut-parleurs, le résultat varie. Selon comment tu emploies les micros aussi.

Ainsi selon ce que devra faire l’acteur (car j’espère que tu sortiras un peu de ces circuits horriblement académiques du classique, du jazz, du rock, du rap… pour agir dans d’autres secteurs), selon donc ce qu’il devra faire, il parlera dans un micro posé devant lui sir un pied, ou qu’il tiendra à la main avec ou sans fil, ou qu’il portera en HF sur la poitrine, ou encore qui sera suspendu au-dessus de lui, etc…

Car en plus de la qualité du son à obtenir, il faut savoir quelle est l’image ainsi donnée qui correspond le mieux à ce qui doit être diffusé.

La sonorisation ne réduit jamais l’amplification. Il faut sortir du matraquage pour entrer dans le subtil. Et dans la dialectique.

Et s’il se trouve qu’il n’y ait pas besoin de micro, dis-le Voilà le point le plus délicat. Les micros isolent leur utilisateur. La liaison sociale change beaucoup. Prequ’automatiquement l’utilisateur se trouve branché, au moins dans sa tête, sur le grand réseau mondial de Big Brother. Il plonge dans les gargouillis du gros ventre comme dans une grotte profonde et s’y croit à l’abri le malheureux. Et ceux qui se servent d’un micro comme d’une prothèse, surtout les politique, ce qu’ils disent est-il fiable ?

Toi je t’en prie : n’abrutis pas le monde, écoute-le.

Et dis-toi bien que ce n’est pas parce que tu manipules le potentiomètre que tu as raison.

J’en ai tellement rencontré qui manipulaient ça comme des armes à feu. Et des tapis de bombes.

Je joins une feuille pour ton copain qui fait les lumières.

10.06.96

 

 

INTELLIGENCES MANUELLES.

 

Beaucoup d’intellectuels ne mesurent malheureusement pas à quel point les manuels, ceux qu’on appelle des manuels, ont des intelligences très performantes, d’une finesse parfois beaucoup plus pointue que celles de beaucoup d’intellectuels qui se prennent bien trop souvent pour des génies. Les électriciens, plombiers, menuisiers, maçons, mécaniciens, charpentiers, forgerons, chaudronniers, etc… quand ils font des créations ou plus souvent quand ils font des réparations sont confrontés à des situations toujours différentes les unes des autres. Car aucune réparation ne ressemble à la précédente.

Et ils sont obligés de résoudre les problèmes qui se posent à partir du cas devant lequel ils se trouvent. Ils ne sont pas là pour imprimer leur marque sur la chose mais pour la réparer, la rendre à elle-même, sans la transformer. Ils n’ont rien d’un enseignant qui veut à tout prix inculquer des notions étrangères à un élève. Et combien d’autres : bureaucrates, ingénieurs, etc… et architectes mêmes n’ont aucune notion des lois de la matière sinon de façon théorique et livresque, et ne rêvent que de la plier à leur volonté. Sans la connaître dans ses profondeurs.

D’immenses sommes de connaissances sont transmises oralement ans aucun support matériel. Mais ça ne fait pas partie de l’écrit donc ça n’existe tout simplement pas !

Les manuels travaillent, conçoivent presque toujours en volumes, dans l’espace. Leur représentation du monde est trois dimensions et ce qu’ils produisent est en permanence mis à l’épreuve du réel. Les effets sont immédiats ! Pour le paysan par contre les effets sont à plus longue échéance… D’ailleurs le paysan qui travaille dans le temps travaille aussi beaucoup dans l’espace. Et le plus souvent seul…

Les manuels ont souvent beaucoup d’humour, plutôt quand ils travaillent en ateliers. Il faudrait étudier l’influence de la solitude sur la conception du monde des artisans… et des paysans…

P.S. Un acteur est aussi un travailleur manuel qui travaille en trois dimensions et même en quatre.

 

 

 

 

LA REDUCTION DE L ‘ESPACE VITAL ET LE THEATRE-RESURRECTION.

 

Tant qu’il est jeune l’être humain est au monde, complètement, sans limite et sans tabou. Il respire la joie. Il joue dans tous les coins et se rit de n’importe quoi. Il va et sans retenue, il parle à n’importe qui dans la rue. Le monde entier est son espace.

Peu à peu on va lui apprendre à garder ses distances, à ne plus parler à personne, à se méfier. Ses jeux vont peu à peu se dérouler sur des terrains conformes toujours dans des lignes tracées et selon des règles très strictes. Ses déplacements vont se faire selon des horaires précis, dans des couloirs, entre des barrières, sur des chemins balisés immuables. Et sur des distances de plus en plus courtes, avec l’âge.

D’année en année, son espace va se rétrécir jusqu’à se réduire aux dimensions d’un cercueil. Car il est obligatoire à sa mort de l’enfermer dans un cercueil.

Et c’est alors une caisse de bois qu’on va jeter aux flammes, aux eaux ou à la terre. Et même après sa mort, si on l’a enterré, ses restes peuvent être réduits. On les mélangera à d’autres pour faire de la place dans le caveau de famille.

Le théâtre qui réincarne souvent les morts et qui les fait parler, est le seul art qui remette l’être humain dans l’espace total à n’importe quel âge de sa vie passée et lui redonne toutes les potentialités qu’il avait à sa naissance.

Ainsi, on voit bien que le théâtre, c’est vraiment la résurrection. Dommage qu’on ne ressuscite trop souvent que les mêmes, presque toujours les pires, les plus salauds, les plus beaux spécimens de la canaillerie humaine, les derniers des derniers ! Cela pour obéir à la promesse : les premiers seront les derniers et les derniers…

La question angoissante se pose alors de savoir si ces modèles au négatif, qu’on pourrait oublier tous en chœur si on voulait, mais dont on semble avoir un énorme besoin social, ne seraient pas depuis l’enfance les plus rebelles au rétrécissement prévu de l’espace vital ?

Dim 07.07.96

 

DES STARS DES STORES

Hier les acteurs jouaient de préférences les chefs de gangs. Aujourd’hui ils jouent tous un commissaire. Hier ils croyaient peut-être à la loi du plus fort. Ca leur plaisait de la faire triompher, d’êtres des malfaiteurs…Eux qui se croyaient tous des loups de La Fontaine qui voient la trace d’un collier et qui prennent leurs pattes à leur cou ! Ils ont fini par comprendre de quel côté s’exerce vraiment la loi du plus fort. Ils sont devenus des commissaires, autant dire des chiens de garde.

Hier les spectateurs et téléspectateurs voulaient voir des hors-la-loi des malins, des robins des bois. Ils avaient besoin d’aventures et de se faufiler dans des personnages plutôt sympas, même fripouilles. Aujourd’hui tous hors-la-loi, tous exclus peu à peu et jetés à la rue. Ils ont un grand besoin de sécurité. Ils veulent des commissaires à domicile qui les protègent. Alors ils ont moins peur. Ils se sentent moins seuls moins vulnérables. Ils ont toujours tort mais on n’y peut rien !

Les commissaires sont sur toutes les chaînes. Navarro, Rocca, Maigret, Cabrol, Goupil, Mangin, Paparef, Moulin, Cordier, Massard. Je dois en oublier. Tant pis. Ils se portent tous bien. Ils ont engraisser dans le crime. Ils font retraite dans la loi. Ils frisent tous la perfection humaine.

Neufs sur les dix sont des poids lourds, très enveloppés et bien franchouillards. Et jamais aucune distance dans le jeu. Oh oui je les connais. Je passe des heures en leur compagnie. Ils me foutent l’angoisse terrible. Je me regarde péricliter en eux et me réveiller chaque matin sous la forme d’une énorme vermine.

Dernièrement Marcel Bigeard sur Radio Notre-Dame disait que sa devise avait été : Croire-Oser ! qu’elle était maintenant : Etre-Durer ! Nous en sommes tous là : Avec nos bons gros commissaires de la police. Derrière nos portes blindées tenir encore un peu avant d’être jetés à la poubelle. Nous en Province on n’a guère de relations de haut niveau, on connaît surtout des intermittents de la Région qui vendent leur âme à la télé pour jouer les petits flics de service dans les commissariats…

décembre 94

 

 

 

 

UNE NOUVELLE ETONNANTE.

 

Ce n’est que le 11 octobre 1997 que nous avons appris de la bouche d’Astor qu’en 493 avant JC, les gouvernants d’Athènes avaient interdit la pièce Phrynicos sur la prise de Milet et décrété qu’à l’avenir aucun sujet d’actualité ne pourrait être traité par la tragédie.

Jusqu’aujourd’hui cette interdiction agit encore très efficacement, non plus pour des raisons politiques mais pour des raisons esthétiques, et de bienséance ! Etonnant !

Phrynicos sortit la tragédie du chœur et inventa le principe du masque et du costume dont se servait l’unique acteur. Eschyle inventa le deuxième acteur.

Plus tard les politiques interdirent même le chœur.

 

 

 

LE GRAND ART EST DE PLAIRE.

 

Malgré l’effort, le stress, l’excès, la pratique du sport a quelque chose de facile, d’apaisant de paisible ! Il y a toujours quelqu’un ou quelque chose à battre : des concurrents, des adversaires, des durées, des distances…

On connaît les enjeux, on connaît les limites. On sait clairement ce qu’il y a à faire, et le but à atteindre. Même si c’est très dur, c’est quand même très simple. Tu vois cette hauteur ? Tu dois sauter plus haut ! Tu vois cet adversaire ? Tu dois le battre ! Etc…

Les performances sont visibles, les résultats incontestables, et les records homologables. On établit le classement et on distribue les médailles.

Mais le théâtre ? Il n’y a aucun critère, ni aucune limite, ni aucune règle ! Il n’y a aucun premier prix qui fasse l’unanimité. Un autre aurait pu l’avoir !

L’acteur alors, quel défi peut-il se lancer ? Le grand art est de plaire ! Comment ? Jusqu’ici on ne sait pas trop !

 

 

 

 

JACQUELINE, BRIGITTE, MOI-MEME ET

 

Au centre du plateau tout seul ou toute seule, l'acteur l'actrice comme la conque et le totem qui parlent, comme le pivot, le nerf même, comme le prêtre halluciné, le jeteur de foudre et de sorts et le paratonnerre à la tête d'épingle, peut-être même ainsi que le voulait Artaud comme un supplicié qui fait des signes de là-haut. Plus souvent d'ailleurs qu'un prophète et proférateur, c'est un diseur d'inepties il faut l'admettre, car ils ont tous perdu la boule.

C'est l'acteur c'est l'actrice qui est au coeur de tout, de la tempête et de l'inondation, de la bataille, de l'émeute, de 'l'incendie_ et qui, aveuglé titubant démâté, les prend malgré tout sur son dos et les porte en lieu sûr tous ces gens qui lui sont venus comme des fleurs de cataclysme, C'est Saint-Christophe le passeur et beaucoup ne se rendent compte de rien des profondeurs qui les habitent. Ils rient ils pleurent.

Et lui ou elle, il ne peut pas faire autrement que d’être là en qualité de personnage saisi, pris au piège, coincé avec quelque chose dedans ou sur les bras ou sur la tête, très visible et insupportable. Ca lui saute à la face, ça lui surgit tout à coup, ça sort de lui soudain, ça le pétrifie, ça le secoue fort, ça l'agite. Il s'en passerait bien de cela, l'acteur l'actrice, de servir de support alchimique à quelqu'un qui arrive d'ailleurs. Mais il ne peut. Il doit.

Et plus que c'est affreux et plus que c'est comique !

La fameuse définition du nô : Quelqu'un est là quelqu'un arrive, sous toutes ses formes possibles vous allez la voir avec nous. Ca arrive à quelqu'un oh oui! Ca lui arrive dedans ou ça lui arrive devant. Ca lui arrive, Alors le voyage commence avec Jacqueline, avec Brigitte, avec moi-même et bien sur avec tous les autres, sur toutes les scènes du monde.